Connexion-Emploi

Le site emploi franco-allemand

Bas Salaires en Allemagne : la fin d'un dogme

4 juillet 2013

Objet d'un large consensus politique, la guerre aux bas salaires est déclarée. L'introduction d'un Smic pourrait avoir des effets négatifs en ex-RDA. TEXTE : LUC ANDRE



Paris_Berlin_LogoParisBerlin (http://www.parisberlin.fr) est le seul newsmagazine qui vous informe chaque mois sur l'actualité franco-allemande dans les domaines suivants : politique, économie, mode de vie, culture, éducation, médias.




Même les libéraux désormais y réfléchissent sérieusement. L'introduction d'une forme de salaire minimum, fixé par l'État ou les partenaires sociaux, fait quasiment l'unanimité dans la classe politique allemande à moins de six mois des élections fédérales. Le dogme de la flexibilité des salaires vers le bas comme condition de la bonne santé du marché du travail a fait long feu.


L'évolution de la droite conservatrice et libérale, mais aussi du SPD, doit beaucoup à l'analyse critique des réformes menées par le chancelier Gerhard Schröder. Amorcé il y a tout juste 10 ans, l'Agenda 2010 a permis à l'Allemagne de réduire drastiquement le chômage. Avec ses mesures phares (réduction de la durée des allocations chômage, fusion de l'aide sociale et des prestations chômage, allègement de charges pour les minijobs payés moins de 400 euros), et des conditions économiques et démographiques favorables, le nombre de demandeurs d'emploi est repassé sous la barre des trois millions en 2011, contre 5,3 millions en 2005. Avec plus de 41,3 millions de personnes, la population active a battu des records. Mais à quel prix ? Malgré une économie florissante, une partie de l'Allemagne s'appauvrit. Les travailleurs pauvres représentent 8 % des actifs (7,6% en 2005), on compte 7,5 millions de "minijobbers", les inégalités salariales se sont creusées. Une bonne partie des quelque deux millions nouveaux emplois depuis 2005 sont à temps partiel ou durée limitée. Le travail temporaire, dont les excès ont été mis en exergue récemment dans une enquête de la télévision ARD, a été quasiment multiplié par trois depuis 2002. Ces temps substitués à nombre de temps pleins, les minijobs, au lieu de leur rouvrir les portes du marché du travail, sont devenus des "culs-de-sac" pour les chômeurs de longue durée, note Claudia Weinkopf, chercheuse à l'Institut Emploi et Qualification (IAQ) de l'université de Duisbourg-Essen.


11 milliards par an


23,1 % des salariés touchaient moins de 9,15 euros bruts de l'heure en 2010, 4,1 millions travaillent pour moins de 7 euros et 1,4 million pour moins de 5 euros, selon IAQ. On trouve ces faibles rémunérations principalement dans la restauration, le nettoyage, les salons de coiffure ou les abattoirs. Les salariés qui ne peuvent vivre décemment de leur activité reçoivent un complément d'aide sociale. "Ces bas salaires ont un prix pour la société: 11 millards d'euros sont consacrés à ces compléments chaque année", fait remarquer Mme Weinkopf. Au total, près de 70 milliards ont été déboursés depuis 2005. L'importance de ces cadeaux aux entreprises en période d'austérité est un argument pour les partisans du salaire minimum. D'autant, soulignent plusieurs experts, que ces emplois ne sont pas déterminants pour l'économie outre-Rhin. Les entreprises exportatrices, vecteur de la croissance, ont souvent de généreuses conventions collectives. Si le pays a aussi bien traversé la crise, c'est plutôt grâce aux programmes de chômage partiel et aux mesures de soutien à la conjoncture.


Risques pour l'Ex-RDA


Face au consensus politique, l'Institut de l'économie allemande (IW) met, comme le patronat, en garde contre l'introduction d'un Smic à l'allemande. Le secteur des bas salaires a permis "d'intégrer sur le marché du travail des personnes faiblement productives", argumentent ses chercheurs dans une publication récente. "Nous ne pouvons rien faire de mieux que de continuer sur le chemin de l'Agenda 2010. Il a rendu l'Allemagne plus juste", abonde Michaël Hüther, président de l'IW. Ces acteurs rappellent que ces réformes structurelles sont prises en exemple à l'étranger. Nicolas Sarkozy avait ainsi démonstrativement reçu Gerhard Schröder fin 2011, à quelques mois de la présidentielle française.


Les économistes Ronnie Schöb et Marcel Thum de l'institut Ifo à Dresde ont calculé qu'un Smic supérieur à 7,50 euros de l'heure conduirait "irrémédia- blement" à des destructions d'emplois, en particulier en Allemagne de l'Est. Avec les syndicats DGB et Ver.di, le SPD et les Verts proposent 8,50 euros et die Linke veut même 10 euros. "Le salaire minimum ne rend pas plus égalitaire la répartition des richesses, il ne soulage pas la charge sur les caisses publiques et met en péril des emplois", concluent ces deux chercheurs. "Passer sous silence ces risques est de l'ignorance pure et simple", s'insurgent-ils.


Controverse


Dans cette liste de griefs, Mme Weinkopf ne souscrit qu'aux risques pour l'ex-RDA. "Seuls 20 % des travailleurs à bas salaire n'ont pas de formation. Certains ont même un diplôme universitaire. De plus, huit études ont été réalisées en 2011 sur les salaires minimums de branche. Aucune n'a prouvé un effet négatif sur l'emploi." L'air du temps n'est de toute façon pas à la modération salariale. Les fonctionnaires des Länder ont obtenu +5,6 % sur deux ans, un accord qui inspire déjà d'autres branches.


TEXTE : LUC ANDRE