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L'Allemagne, l'eldorado du travail et de l'emploi en Europe ?

Par milliers, des Européens qualifiés des pays en crise tentent leur chance en Allemagne. Le pays en manque de main-d'œuvre leur offre la possibilité d'un nouveau départ. Mais pour combien de temps ? TEXTE : LUC ANDRE



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Une tournée italienne de deux mois vient de se terminer. Quatorze villes-étapes du col au talon de la péninsule. "Nous cherchons des professionnels de santé et des ingénieurs principalement", explique Beate Raabe une porte-parole du service de recrutement international de l'Agence fédérale allemande pour l'emploi (BA). Grâce à ces actions ciblées dans plusieurs pays d'Europe du Sud en crise, 800 emplois ont pu être pourvus en 2012. Tout juste le sommet de l'iceberg d'un phénomène migratoire de plus grande ampleur. En janvier, 33 000 Grecs, Italiens, Espagnols et Portugais de plus avaient été recensés sur le marché du travail allemand par rapport à un an auparavant. Si les Méditerranéens concentrent l'attention des médias, le solde des arrivées en provenance d'Europe de l'Est est en réalité bien plus important : + 75 000 sur un an, + 122 000 depuis janvier 2011.


Gagnant-gagnant


Il y a de la place pour presque tout le monde dans cette Allemagne dont l'économie affiche une insolente bonne santé. Car le pays à la faible fécondité souffre déjà d'un manque de main-d'œuvre spécialisée qui menace sur le long terme la pérennité de ses entreprises et de son modèle social. Selon les estimations, il faudrait entre 100 000 et 200 000 travailleurs étrangers supplémentaires chaque année pour équilibrer le marché du travail. Le chômage galopant au bord de la Méditerranée et le différentiel persistant de salaires avec ses voisins orientaux apparaissent comme une opportunité. La situation est gagnant-gagnant dans l'ensemble. Seuls 15% des emplois pris par ces déplacés économiques rentrent dans la catégorie décriée des mini-jobs, ces emplois à temps partiel payés 450 euros maximum qui sont le quotidien de près d'un salarié sur cinq en Allemagne. "Les migrants sont plus diplômés que la moyenne allemande. 55 à 60 % de ceux venus d'Europe du Sud ont effectué un cursus universitaire", justifie Herbert Brücker, de l'Institut de recherche sur le marché du travail IAB. "Tous ne sont pas employés au niveau de leur qualification mais cela vaut aussi pour les Allemands", précise-t-il. Les craintes d'une migration de pauvreté, avec l'ouverture du marché du travail aux Roms bulgares et roumains en 2014, ne sont toutefois pas écartées.


Avec ses secteurs de pointe tournés vers l'exportation et des généreuses conventions collectives, l'économie allemande dispose de bons atouts depuis longtemps pour activer ces flux migratoires. "Ici on peut avoir un salaire décent et de bonnes conditions de travail", acquiesce Paco, spécialiste de sécurité informatique. Le Madrilène a terminé ses études à Hanovre en 2009 et n'est pas reparti. Dans l'hypothèse d'un retour, il est certain que "la valeur" de son expérience outre-Rhin lui ouvrira des portes. Si ceux qui arrivent sont plus jeunes que la moyenne de la population allemande, certains secteurs cherchent à s'attacher les services des perles rares dès la sortie de l'école. Les entreprises de ces régions septentrionales courtisent les jeunes apprentis polonais ou tchèques. Un salon a lieu chaque année dans la zone frontalière en alternance à Prenzlau et Szczecin (Pologne). "On recherche un bon niveau d'allemand (C1) mais on peut faire des compromis", témoigne Anatoly Ivanov, commercial chez un grossiste de chariots élévateurs dans les environs de Berlin.


La langue reste un des atouts majeurs pour une implantation réussie. L'attractivité de l'Allemagne fait d'ailleurs gonfler la fréquentation des cours de l'Institut Goethe (+ 9 % en Italie, + 16 % en Grèce en 2012). "Nous insistons aussi sur l'importance de se mettre à la culture allemande, dans ses aspects les plus pratiques. Il faut une autre garde-robe à Kiel qu'à Malaga. Il faut aussi que les gens sachent que de nombreux emplois se trouvent dans des petites villes", rappelle Mme Raabe de la BA. Mais ses conseils ne sont pas toujours respectés. Il y a les belles histoires, comme l'installation d'une colonie portugaise à Schwäbisch Hall (sud-ouest) à la suite d'un article dans la presse lusitanienne, et les moins belles. "On voit des familles avec enfants arriver avec 1 000 euros en poche et sans parler un mot d'allemand", soupire le responsable d'une association grecque de Berlin. L'agréable capitale et sa vie culturelle intense ont tourné la tête à plus d'un. Mais son fort taux de chômage en fait une délicate terre d'immigration. Plus inspirée, une grosse moitié des travailleurs étrangers s'est dirigée vers les régions industrieuses de Bavière, du Bade-Wurtemberg et de Hesse.


Phénomène temporaire


Les responsables allemands devraient se garder de toute euphorie, met en garde cependant Herbert Brücker : "Le phénomène est temporaire. Les gens choisissent l'Allemagne parce que cela va mal chez eux et que la situation s'est dégradée en Irlande ou en Grande-Bretagne", qui accueillaient notamment de nombreux Est-Européens. "78 % de l'immigration vient de l'UE et les pays d'origine vont avoir leurs propres problèmes de démographie", fait valoir le chercheur. L'Allemagne possède toutefois un gisement de main-d'œuvre : "Les femmes, les seniors, les personnes sans diplôme. Nous devrons utiliser ce potentiel", souligne Alexander Wilhelm, expert du marché du travail du Medef allemand (BDA). Une meilleure reconnaissance des diplômes étrangers est une autre piste. Quelque 30 000 personnes ont fait une demande après une réforme il y a un an. "Cela pourrait en concerner au moins dix fois plus", souligne Herbert Brücker. La parade viendra selon lui du démarchage de citoyens extra-communautaires. Seuls 25000 d'entre eux rejoignent le pays chaque année. L'OCDE a d'ailleurs invité l'Allemagne à faire plus dans ce domaine. Les représentants des employeurs invitent les administrations et les entreprises à instaurer une vraie culture de l'accueil pour intégrer au mieux ces futurs salariés aux origines lointaines. Le BDA a édité dans ce sens une brochure l'été dernier pour présenter des bonnes pratiques. Paradoxalement, les avantages sociaux sont encore une barrière d'après M. Brücker : "Une forte protection contre les licenciements joue contre les migrants. Dans le doute, l'employeur choisit souvent un compatriote."


TEXTE : LUC ANDRE