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Peter Hartz, ancien manager de Volkswagen : la France est un pays fort

7 décembre 2015

Peter Hartz, ancien manager de Volkswagen et inspirateur des réformes allemandes du marché du travail dites "Hartz", explique sa nouvelle approche de la lutte contre le chômage des jeunes en Europe et commente les réformes du marché du travail en France. TEXTE : MORITZ PFEIFER



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Au début de l'année, vous vous êtes rendu à Paris pour rencontrer François Hollande. Quel était l'objectif de cette visite ?


Il s'agissait d'une discussion informelle et d'un échange d'idées. Les décideurs économiques souhaitent en savoir plus sur les expériences allemandes du marché du travail. La France est un pays fort qui ne manque pas de personnalités qualifiées. Elle n'a pas besoin d'être assistée et choisira elle-même sa voie. Mais la France a tout intérêt à ne pas répéter les erreurs que nous avons commises dans la réforme du marché du travail. Nous n'avons donc pas de suggestions à faire quant à la manière de mener les réformes. Un échange d'expérience est cependant utile pour examiner les erreurs à éviter.


Quelles erreurs les Allemands ont-ils commises ?


Nous avons par exemple mis trop de temps à mettre en place une réglementation pour intro- duire officiellement le chômage partiel. Il a fallu 15 ans pour que tous les acteurs sociaux se mettent d'accord. En France, on pourrait peut- être raccourcir ce délai à quelques mois.


Quel conseil pourriez-vous donner en la matière ?


Il faut arriver à combiner réformes et croissance économique. La meilleure des réformes n'apportera rien si l'économie ne redémarre pas.


Si vous le pouviez, que changeriez-vous aujourd'hui à l'Agenda 2010 ?


Globalement, on peut considérer que l'Agenda 2010 est une réussite. Nous avons fait l'erreur de donner un nom trop long à la réforme du marché du travail, qui était peu utilisé par les journalistes: "Commission gouvernementale pour la modernisation des services sur le marché du travail." Le fait que cette réforme ait finalement porté mon nom m'a causé beaucoup d'ennuis.


Selon certains économistes, l'Agenda 2010 aurait creusé les inégalités sociales en Allemagne.


Il y a un avant et un après-débat parlementaire. Les propositions que l'on formule et qui passent par la procédure parlementaire en ressortent souvent différentes. Nous avions proposé certaines solutions de manière différente. Il est aujourd'hui inutile de revenir sur ce point puisque les lois ont été votées ainsi. Quand la politique change quelque chose, les spécialistes le déplorent souvent. Mais pour prendre des décisions politiques, il est inévitable de faire des concessions. La vraie question est la suivante: vais-je parvenir ou non à faire passer une réforme ? Mourir en beauté n'apporte pas grand- chose. Dans une démocratie parlementaire, le compromis est nécessaire, même s'il faut en payer le prix fort.


Fin juin, vous avez présenté le programme Europatriates. Il s'agit d'une nouvelle approche pour lutter contre le chômage des jeunes en Europe. Peut-on parler d'un Agenda 2010 pour l'Europe ?


L'Europe laisse ses enfants et ses jeunes sur le carreau. On compte presque 5,5 millions de jeunes chômeurs en Europe, c'est inacceptable. La Garantie pour la jeunesse introduite par la Commission européenne est stratégiquement une bonne idée. Mais sa mise en oeuvre laisse à désirer. Le programme ne marche pas bien parce que les différents pays ne savent pas vrai- ment comment l'appliquer. Comment fonctionne la Garantie pour la jeunesse? C'est à cette question que notre programme essaie aujourd'hui de répondre. Nous y avons travaillé toutes ces dernières années et notre concept est désormais prêt à être mis en oeuvre. Il arrive à point nommé. Sa version française, les Europatriés, pourra facilement résoudre le problème du chômage des jeunes en France. Selon les statistiques d'Eurostat, le pays compte actuellement 626 000 jeunes chômeurs. D'après nos calculs, remettre un jeune sur le chemin de la formation et de l'emploi a un coût réel d'environ 40000 euros, si bien que la France aurait besoin de 26,48 milliards d'euros pour financer son programme.


D'où viendront les fonds pour financer le programme Europatriés ?


Le financement sera lié à une nouvelle solution créative et innovante: le titre de formation. Le secteur privé y sera mis à contribution et la dette publique ne sera ainsi pas augmentée. Pour la retraite anticipée, Volkswagen a introduit un titre temps (ndlr un système qui permet aux salariés de gérer de manière flexible leur temps de travail et d'avancer leur départ en retraite) que nous avons développé en un titre qui peut être échangé ou transféré et faire l'objet d'investissements. Il représente la chose la plus précieuse dont une personne dispose: le temps de travail. On pourrait le financer grâce à un fonds offrant des avantages fiscaux pour la formation. Il s'agirait d'un tout nouvel outil de financement.


Cela semble un peu futuriste.


Fondamentalement, il s'agit d'une interprétation moderne du bon du Trésor qui permettrait de nouvelles formes d'investissement, principalement dans le secteur privé. Si l'État souhaite participer au financement de la formation aux côtés de ses citoyens, on pourrait aussi très bien assortir les titres de composantes fiscales.


Où en êtes-vous dans la mise en oeuvre de votre programme ?


Nous avons besoin de trois choses: nous avons les idées, l'Europe dispose des res- sources nécessaires et il faudrait encore des acteurs de poids pour assurer la mise en oeuvre. Dans l'idéal, il s'agirait des 28 chefs de gouvernement. Si nous n'arrivons pas à les mettre tous d'accord, nous pourrions nous appuyer sur une équipe forte telle que le tan- dem constitué par la chancelière allemande et le président français. L'Agenda 2010 est un bon exemple. Schröder l'a voulu et il a été mis en place. Aujourd'hui aussi, nous disposons des idées et des ressources nécessaires. L'objectif du programme Europatriates est que chaque jeune ait une perspective d'avenir. Il ne reste plus qu'à agir ! Désormais, nous cherchons des personnes disposées à s'atteler à cette tâche, avec le pouvoir et les ressources que cela implique.


Un des slogans de l'Agenda 2010 était "Fördern und fordern", ce qui signifie "soutenir et exiger". Qu'attendez-vous des jeunes chômeurs ?


L'idée est qu'un petit peu est déjà beaucoup. Les jeunes doivent eux-mêmes développer leur propre concept et projet. De cette manière, ils bénéficieront d'une couverture sociale en tant qu'indépendant, que partenaire ou qu'employé. Cette couverture sera maintenue jusqu'à ce que la libre concurrence prenne le relais et que les chômeurs puissent voler de leurs propres ailes. Ils doivent se dire: "Je veux et peux le faire." Nous partons du potentiel de chaque individu et nous demandons comment l'utiliser au mieux. Les neurosciences et la recherche comportementale peuvent contribuer à réaliser les bilans de compétences. Les méthodes sont extrêmement créatives.


La formation est un problème majeur. En Allemagne, le système de formation duale fait l'objet de nombreux éloges. La France devrait-elle se doter d'un tel système ?


La formation en alternance est sans aucun doute une réussite. Mais le système français est également très bon. Le plus important est de créer des capacités de formation et de les mettre à profit pour donner une perspective aux jeunes chômeurs. Chaque pays peut suivre sa propre voie et choisir d'adopter telle ou telle composante de concepts différents. Selon moi, la formation en alternance n'est pas une panacée pour résoudre le chômage des jeunes, mais une solution efficace parmi un grand nombre d'entre elles.


La France est déjà en train de s'inspirer du modèle allemand, par exemple avec le Pacte de responsabilité censé réduire les cotisations sociales des entreprises. L'Agenda 2010 avait lui-même permis de réduire les charges salariales.


Le Pacte de responsabilité est une bonne chose. On pourrait prendre en compte les expériences du système allemand et encourager les entreprises à introduire des accords sur le chômage partiel. Il faut être prudent sur l'emploi des mots, car ce que l'on appelle le "chômage partiel" renvoie bien à un travail mais qui est seulement de courte durée.


On considère aussi que la décentralisation favorise la réussite économique de l'Allemagne. Le centralisme français pourrait-il freiner le cours des réformes en France ?


Je pense qu'en Allemagne, le système de la cogestion joue un rôle très positif et qu'en France aussi, les partenaires sociaux pourraient arriver à un consensus.


Il faut des acteurs de poids. A-t-on aussi besoin des partis politiques ? Sous Schröder, on a parlé d'une troisième voie. À l'époque, vous êtes-vous perçu comme un social-démocrate ?


Je me suis avant tout considéré comme un spécialiste. Il faut savoir saisir les occasions qui se présentent et suivre un certain nombre de voies. Je suis issu du parti social-démocrate, mais le chômage est un problème qui dépasse les luttes partisanes. On ne peut pas dire qu'il est social-démocrate ou chrétien-démocrate, il est lié au système économique. La société entière doit contribuer à l'endiguer. Il faut aider les hommes politiques à résoudre le problème.


Êtes-vous optimiste ?


Je me bats pour que nous puissions mettre en oeuvre le programme Europatriates. Ce problème peut être solutionné.