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Les entreprises allemandes en mal de jeunes

23 décembre 2014

En Allemagne, la conjoncture est bonne, mais la démographie est moribonde. Résultat : de moins en moins de jeunes arrivent sur le marché du travail et certaines entreprises peinent à assurer la relève. TEXTE : DEBORAH BERLIOZ

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Le chiffre a de quoi alarmer les entreprises allemandes : la République fédérale pourrait perdre 6 millions d'actifs d'ici 2025. "La génération du baby-boom commence à partir en retraite", explique Alexander Kubis, de l'Institut de recherche sur l'emploi et le marché du travail (IAB). "Nous allons donc avoir beaucoup de postes vacants d'un seul coup." Problème : en raison d'une démographie moribonde, les jeunes ne sont pas assez nombreux pour prendre la relève. "D'autant plus que la conjoncture est bonne, et que des emplois se créent", ajoute Alexander Kubis. Pour certaines entreprises, le déficit de personnel est déjà une réalité. "Il n'y a pas de manque de main-d'oeuvre général, il s'agit seulement de certaines branches", précise Alexander Kubis.


Ainsi, selon une étude de l'Institut de l'économie allemande de Cologne, le secteur des MINT (acronyme pour mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques) serait particulièrement concerné. 50 000 ingénieurs et scientifiques manqueraient actuellement à l'appel. "L'évolution technologique est très rapide, et les entreprises ont de plus en plus besoin de main-d'oeuvre très qualifiée", assure Alexander Kubis. "D'un autre côté, le nombre d'ingénieurs n'évolue que très lentement. Cela reste un des cursus scolaires les plus durs, les plus longs, et où le taux d'échec est le plus haut." Autre branche en déficit de personnel : la santé, et plus particulièrement l'assistance aux personnes âgées. Déjà aujourd'hui, 8 500 postes sont vacants dans ce domaine. Il faut dire qu'avec un salaire moyen entre 1 200 et 1 800 euros, le travail d'aidesoignant ne fait pas forcément rêver. Et les besoins ne vont pas aller en diminuant. Selon les estimations, le nombre de personnes nécessitant des soins devrait passer de 2,4 millions aujourd'hui à 3,4 millions en 2030.


Faute de forces vives en nombre suffisant au sein de leurs frontières, les entreprises allemandes lorgnent vers l'étranger. Le gouvernement a d'ailleurs lancé en 2012 la "Blue Card", destinée à faciliter l'immigration de personnel hautement qualifié non européen. Plus de 12 000 personnes en ont profité jusqu'à maintenant. Mais cela ne suffira pas à combler le manque dans les MINT. C'est en tout cas ce qu'affirme le MINT-Forum, qui réunit associations professionnelles, universités et employeurs de ces branches. Lors d'un congrès en mai dernier, les représentants du Forum ont donc appelé le gouvernement fédéral à faire davantage pour inciter de jeunes étrangers à venir étudier dans ces filières en Allemagne. Outre une campagne de communication et des bourses, le Forum recommande que les universités améliorent l'accueil des étudiants étrangers, qui auraient souvent du mal à s'intégrer dans leur nouveau pays.


Autre solution pour pallier au manque d'ingénieurs : encourager davantage les jeunes Allemands, et surtout les filles, à opter pour ces filières d'études. Plusieurs initiatives tentent d'intéresser les jeunes écolières à l'informatique. Et ça fonctionne. L'année dernière, 11 500 jeunes femmes ont commencé des études dans ce domaine, soit deux fois plus qu'en 2006. Et, dans l'ensemble, de plus en plus de bacheliers se décident pour les filières des fameux MINT. Ils étaient 190 000 en 2012 contre 120 000 en 2000.


"Le taux de jeunes faisant des études supérieures n'a jamais été aussi haut", confirme Alexander Kubis. Le manque d'ingénieurs pourrait donc se résorber. Toutefois, cela risque de se faire au détriment d'autres secteurs. "On va avoir un manque d'ouvriers qualifiés", prédit le chercheur. On constate d'ailleurs les premiers symptômes de cette pénurie : de plus en plus d'entreprises allemandes peinent à recruter des apprentis. Alors que le nombre d'étudiants a augmenté de 25 % entre 2006 et 2012, celui des apprentis a reculé de 5 %. Et au début de l'année scolaire 2013, l'Agence allemande pour l'emploi signalait que 146 000 places d'apprentissage n'avaient pas trouvé preneurs. Du côté de la Chambre d'industrie et de commerce allemande, on blâme donc la tendance aux études longues. "L'économie allemande risque d'en pâtir", a déclaré son président, Eric Schweitzer. Le Conseil scientifique, chargé de conseiller le gouvernement allemand sur les questions d'éducation et de recherche, a recommandé de revaloriser les formations professionnelles auprès des lycéens. Dans un rapport d'avril 2014, le Conseil constate que les lycéens sont "insuffisamment informés et conseillés" sur ces filières. Les experts incitent à l'introduction d'un stage obligatoire pour tous les élèves du secondaire, comme cela se fait déjà dans les lycées bavarois. Reste que 200 000 jeunes à la recherche d'un apprentissage sont restés sur le carreau l'année dernière. Un paradoxe qui s'explique par le fait que toutes les filières professionnelles ne suscitent pas le même enthousiasme. La gastronomie, par exemple, peine à recruter, alors que les formations de soigneur animalier sont très prisées. "On peut aussi se demander si les entreprises sont suffisamment prêtes au compromis", ajoute Alexander Kubis. "Dans les années 1990, une formation d'employé de banque était typiquement destinée à des diplômés de Realschule (lycée professionnel). Aujourd'hui, on destine cet apprentissage à de jeunes bacheliers."


Former les jeunes


Certaines entreprises décident, à l'inverse, de miser sur des jeunes moins qualifiés. Chez le constructeur automobile Porsche, par exemple, 40 % des places d'apprentis sont réservées à des jeunes sortant de Hauptschule, cette filière secondaire professionnelle souvent décriée comme "dépotoir" de l'enseignement et concentrant de nombreux jeunes en échec scolaire. Mais former des jeunes a un coût. Certains préfèrent donc aller chercher des jeunes déjà qualifiés à l'étranger. Et la crise dans les pays du sud de l'Europe favorise l'immigration vers l'Allemagne. Ainsi, ces deux dernières années, plusieurs milliers de jeunes Espagnols sont venus occuper des places d'apprentis.


Une immigration qui ne suffira pourtant pas à combler le manque de jeunes Allemands sur le marché du travail. D'autant plus que de nombreux jeunes immigrés envisageraient de retourner dans leur pays si la situation économique s'améliore. Si la relève n'est pas assurée par la nouvelle génération, il devient alors nécessaire de mobiliser la main-d'oeuvre parmi d'autres groupes de population et d'intégrer davantage les femmes et les personnes âgées au marché du travail. Et la chaîne de boulangerie K&U, filière du groupe de supermarchés Edeka, a par exemple décidé de recourir à des "apprentis seniors". La moyenne d'âge des apprentis dépasse ainsi les 40 ans. Avec un taux d'emploi de 64,1 % chez les 55-64 ans, il reste un certain potentiel à exploiter chez les plus âgés. Alexander Kubis n'est pourtant pas des plus optimistes : "Même si on augmente l'emploi des femmes, des immigrés, des plus âgés et des peu qualifiés, on aura toujours une baisse de la population active en raison du changement démographique." La relève est donc encore loin d'être assurée dans toutes les entreprises allemandes.


TEXTE : DEBORAH BERLIOZ