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Industrie solaire allemande : la série noire

13 juillet 2012

L'Allemagne compte 15 000 entreprises dans le secteur de l'énergie solaire. Le pays s'est affirmé comme l'un des premiers producteurs mondiaux de panneaux photovoltaïques ces quinze dernières années. Mais la concurrence chinoise et la baisse des aides inversent la tendance. Depuis six mois, les faillites se succèdent. TEXTE : RACHEL KNAEBEL



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La chute est violente. L'action en Bourse de Q-Cells atteignait 98 euros fin 2007. Elle est descendue à 0,17 euro début mai. Quelques semaines plus tôt le fabricant allemand de panneaux solaires, ancien numéro un mondial du secteur, avait annoncé son dépôt de bilan.


Q-Cells emploie près de 2300 personnes dans le monde, 1700 en Allemagne, la plupart en Saxe-Anhalt, à Thalheim. Le coup est donc dur pour la région. D'autant plus que l'entreprise était le symbole d'une reconversion industrielle réussie de la vallée de Bitterfeld-Wolfen, ancien centre de la chimie est-allemande, considéré comme l'un des lieux les plus pollués d'Allemagne à la chute du Mur, devenu "Solar valley" au tournant des années 2000.


Dans le Brandebourg aussi, le salut industriel a tourné court. Le producteur américain First Solar va mettre à l'arrêt en octobre son site de Francfort-sur-l'Oder, à la frontière polonaise. 1 200 salariés vont se retrouver à la porte. Odesun, qui compte 260 employés à Berlin et dans le Brandebourg, s'est aussi retrouvé en dépôt de bilan fin mars. Conergy, 350 salariés dans le Brandebourg, a dû tailler dans ses effectifs.


Mais la vague de faillites touche l'ensemble du secteur, dans tout le pays: le spécialiste bavarois du solaire thermique Solar Millenium en décembre dernier, l'entreprise berlinoise Solon quelques semaines plus tard, la firme de Westphalie Solarhybrid au printemps.


Pas assez d'innovation


"Q-Cells a de bonnes chances de trouver un repreneur, parce que notre entreprise fonctionne bien", juge le président du comité d'entreprise du fabricant, Uwe Schmorl. "Nous recevons encore beaucoup de commandes." Le représentant du personnel peut être optimiste. En février, Solon s'est sauvé sans difficulté, repris par le fabricant de panneaux des Émirats arabes unis Microsol, qui a choisi de conserver la grande majorité des 800 emplois.


Début 2012, c'était le petit fabricant Sunways qui se faisait racheter par une entreprise chinoise cette fois, LDK Solar. Car l'Empire du Milieu s'est hissé à la tête du secteur en quelques années. Le pays est aujourd'hui le premier producteur mondial de panneaux. Et cette concurrence a fait baisser lex prix des modules de plus de 50 % depuis 2010. "Les fabricants allemands n'ont pas assez misé sur l'innovation", analyse Johannes Lackmann, ancien directeur (de 1999 à 2008) de l'association professionnelle des énergies renouvelables BEE. "Les Chinois vont continuer à fabriquer des panneaux de moins en moins chers. Nous ne pouvons pas être compétitifs là-dessus. La valeur ajoutée va plutôt se jouer sur l'intégration du photovoltaïque dans les réseaux."


Développer les marchés émergents


Autre phénomène en cause : la baisse des aides à la filière. En Allemagne, les tarifs préférentiels d'achat de l'électricité solaire (garantis pendant 20 ans à partir de l'entrée en fonction de l'installation) sont régulièrement revus à la baisse. La dernière vague, décidée au printemps, prévoit une réduction de 20 à 32 % selon la taille des installations, et un plafond de 80% de courant acheté à prix avantageux pour les plus petites.


L'Allemagne n'est pas seule sur cette voie. La France avait décidé dès décembre 2010 d'un moratoire sur les aides publiques à l'énergie solaire, avant de les diminuer à son tour. La Grande-Bretagne, la Belgique, l'Italie et l'Espagne ont aussi réduit ou supprimé leurs programmes de soutien ces deux dernières années. Résultat : les commandes reculent et le secteur entier se trouve en surcapacité. La production mondiale de panneaux équivalait en 2011 à 50 gigawatts d'énergie, alors que la demande correspondait à 23 gigawatts seulement. "Pour faire face à la surcapacité, nous devons développer les marchés dans les pays émergents, en particulier là où il n'existe pas du tout de système d'approvisionnement en électricité", préconise Johannes Lackmann. "Mais il ne faut pas se contenter de vendre des panneaux. Il faut proposer des solutions complètes."


La crise n'épargne pas les entreprises françaises. En témoigne le destin du producteur isérois, Photowatt. En redressement judiciaire, il a été sauvé in extremis par EDF en février. Mais tous n'ont pas eu cette chance. Des milliers d'emplois ont été supprimés dans le photovoltaïque français en 2011. La branche fait encore travailler 22 500 personnes. Loin derrière le voisin allemand, où la filière compte plus de 100000 emplois. Mais pour combien de temps ?


La transition énergétique tient à un fil


La loi de transition énergétique décidée l'année dernière en Allemagne prévoit, outre une sortie du nucléaire d'ici 2022, d'atteindre 80 % d'électricité issue des énergies renouvelables d'ici 2050, contre 20 % aujourd'hui. Mais, à en croire l'agence fédérale des réseaux électriques, la Bundesnetzagentur, le pays est mal parti pour y arriver.


Car la construction de nouveaux réseaux électriques va beaucoup trop lentement. Selon le rapport annuel de l'agence, sur les 1 834 kilomètres de nouvelles lignes déclarées urgentes dès 2009, seuls 214 kilomètres sont installés, dont moins de 100 sont en fonction. Or, sans réseaux adaptés pour transporter le courant renouvelable de son lieu de production, les éoliennes de la mer du Nord, par exemple, à celui de sa consommation, comme la région industrielle de Bade- Wurtemberg, la transition est impossible.


TEXTE : RACHEL KNAEBEL