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France et le land allemand de Rhénanie-du-Nord-Westphalie : Nous ne sommes pas concurrents, mais partenaires

27 novembre 2015

Qu'il s'agisse de nouveaux matériaux et de chimie, de construction mécanique et de questions d'avenir comme la numérisation ou l'organisation de clusters, la France et le Land allemand de Rhénanie du Nord-Westphalie partagent de nombreux intérêts communs. Nous avons interrogé Garrelt Duin, ministre de l'Économie de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, sur les liens économiques étroits qui unissent son Land à la France en général et à la région Nord-Pas-de-Calais en particulier. INTERVIEW : BIRGIT HOLZER



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Quel rôle jouent les relations économiques entre la France et la Rhénanie du Nord-Westphalie et quelles sont leurs perspectives de développement ?


Le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et la France entretiennent depuis de nombreuses années des relations économiques étroites. Fondées sur un pied d'égalité, celles-ci se sont développées naturellement au fil du temps et sont d'une solidité à toute épreuve. La France est notre troisième partenaire commercial mondial après les Pays-Bas et la Chine. Même si l'opinion publique a parfois l'impression du contraire, la France joue un rôle majeur dans les importations de la Rhénanie du Nord-Westphalie : deuxième partenaire pour les exportations, elle est notre quatrième partenaire pour les importations. Rien qu'en 2014, le volume des échanges s'élevait à 29,1 milliards d'euros, la part de la Rhénanie du Nord-Westphalie dans les échanges franco-allemands s'établissant à 15,7 % pour les exportations et à 19,3 % pour les importations.


Dans quels domaines les relations commerciales entre la France et la Rhénanie du Nord-Westphalie sont-elles particulièrement développées ?


Cela va de l'automobile à l'agroalimentaire, en passant par la construction mécanique, le secteur des matières plastiques, la chimie et une collaboration intensive dans le domaine des nouveaux matériaux. Loin d'être unidimensionnelle, la coopération concerne presque tous les secteurs d'activité. La proximité géographique et culturelle favorise naturellement les échanges entre les sociétés civiles. L'interaction culturelle entre les deux pays a aussi largement fait ses preuves. Il existe ainsi près de 260 jumelages de villes entre la France et la Rhénanie du Nord-Westphalie et environ 18 000 Français vivent dans le Land, soit un Français sur sept vivant en Allemagne. Les quelque 900 partenariats scolaires mis en place ont contribué à forger une génération qui considère la bonne entente franco-allemande comme une évidence. Il faut bien sûr veiller à ce que celle-ci ne s'essouffle pas.


Compte tenu des besoins de l'Allemagne et de la Rhénanie du Nord-Westphalie en main-d'oeuvre qualifiée, n'est-il pas judicieux de miser sur la formation et l'emploi de jeunes Français et de renforcer la coopération dans ce domaine ?


Nous devons en effet poursuivre nos efforts en ce sens. Dans l'opinion publique allemande, ces idées sont plus volontiers associées à des pays comme l'Espagne ou la Grèce qu'à la France. On n'a pas vraiment pris conscience de l'ampleur du chômage des jeunes en France. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, les initiatives en faveur des jeunes apprentis s'adressent le plus souvent aux jeunes Espagnols. Il existe certes de nombreux partenariats avec des chambres françaises, mais les programmes spéciaux visent en priorité les pays du sud de l'Europe. Le potentiel existant est cependant loin d'être épuisé, car les innombrables petites et moyennes entreprises allemandes recherchent désespérément des jeunes gens motivés.


Vous avez dit que les relations avec la France s'étaient développées naturellement au fil des ans et étaient fondées sur un pied d'égalité. Quels sont les facteurs qui ont favorisé ce rapprochement entre voisins ?


La confiance mutuelle et la connaissance réciproque sont au centre de tout. Nos relations commerciales ne résultent pas d'un effet de mode ou d'influences à court terme. Elles se sont constituées au long de plusieurs décennies et sont de ce fait extrêmement stables. Plus de 780 entreprises françaises employant plus de 50 000 salariés ont leur siège en Rhénanie du Nord-Westphalie, soit plus que dans n'importe quel autre Land. Parmi elles figurent des noms prestigieux comme Decathlon, Dior, L'Oréal, Schneider Electric et Total. Le NRW.INVEST Award, qui récompense chaque année les meilleurs investissements sur notre territoire, a été décerné quatre fois à des entreprises françaises au cours des dix dernières années : à Bonduelle en 2003, à Danone Water en 2010, à Gys en 2012 et à Air Liquide en 2014. Cette entreprise chimique française, sise à Düsseldorf, a construit en 2013, à Oberhausen, la plus grande unité de séparation des gaz de l'air d'Allemagne, pour un montant de près de 60 millions d'euros. Sur le site de Dormagen, elle investit actuellement 100 millions d'euros supplémentaires dans la construction d'une nouvelle unité de production d'hydrogène et de monoxyde de carbone. Autres exemples emblématiques : Saint-Gobain, qui construit un nouveau hall de machines et de fours sur le site de Schiefbahn pour près de cinq millions d'euros, ou Bonduelle, qui produit depuis dix ans des salades pour le marché des aliments tout prêts sur le site de Straelen.


Ces entreprises appartiennent à des chaînes de création de valeur de l'ensemble de l'industrie. Air Liquide a également su s'intégrer et n'est pas considéré comme un concurrent, mais comme une composante du réseau. Aucune entreprise ne passera d'Allemagne en France ou inversement pour des raisons d'avantages fiscaux ou de coût de la main-d'oeuvre. L'échange de compétences et de savoir-faire est primordial, de même que la coopération avec les universités et les organismes de recherche pour garantir une main-d'oeuvre bien formée. Il est de l'intérêt des deux parties de préserver la qualité de notre coopération : en effet, chacun ne peut aller bien que si son voisin va bien. C'est ce que j'ai clairement souligné lors de ma rencontre avec le ministre français de l'Économie, Emmanuel Macron.


Quels ont été les thèmes abordés lors de vos entretiens ?


Nous avons, d'une part, discuté des grands enjeux de politique économique de nos deux pays. Nous sommes l'un comme l'autre attachés à un vrai équilibre et conscients que chaque partie a des devoirs à accomplir sur son propre territoire. La France doit ainsi engager des réformes structurelles et consentir des efforts supplémentaires en vue de réduire son déficit budgétaire. L'Allemagne, quant à elle, ne doit pas relâcher ses efforts d'investissement. Nous avons atteint notre objectif de ne contracter aucune nouvelle dette, mais nous sommes toujours confrontés à un important déficit en matière d'investissements publics et privés. Cela représente un véritable problème pour les infrastructures routières ou la numérisation large bande. Le thème de l'Industrie 4.0 constitue également un domaine dans lequel la France et la Rhénanie du Nord-Westphalie pourraient renforcer leur collaboration.


Quelles sont les possibilités de coopération ?


Les deux pays possèdent un fort noyau industriel. Si nous voulons préserver ce dernier, nous devons façonner activement sa transformation grâce à la numérisation. La France étant intéressée par nos expériences dans ce domaine, nous avons invité le ministre français de l'Économie en Westphalie Est-Lippe, où une initiative a été mise en oeuvre avec succès : des petites et moyennes entreprises et des établissements d'enseignement supérieur travaillent ensemble sur la question de savoir comment les processus de production se transforment sous l'effet de la numérisation et comment les rendre encore plus efficaces. L'un des exemples les plus intéressants est celui d'un constructeur de machines agricoles, qui a non seulement numérisé sa production, mais aussi ses produits. Cela simplifie considérablement la gestion des flux de données par l'agriculteur. Ces applications ouvrent des perspectives d'avenir majeures à nos deux pays. Si nous ne voulons pas abandonner un jour la construction mécanique et automobile à la Chine et la programmation des logiciels à la Silicon Valley, nous devons renforcer encore notre coopération. Ces concurrents ne possédant pas ces deux compétences à la fois, nous pourrions être ceux qui les réunissent et les mettent en application. Nous devons pour ce faire échanger entre nous. La concurrence de l'Allemagne ne se situe pas en France et inversement. Pour conserver les secteurs dans lesquels l'Allemagne et la France sont fortement ancrées, comme l'automobile, la construction mécanique et l'aéronautique, nous devons les intégrer dans un réseau européen. Il est également important pour nous d'entraîner dans le projet les petites et moyennes entreprises.


En évoquant le tissu de petites et moyennes entreprises qui caractérise l'Allemagne, vous avez mis le doigt sur une grande différence avec la France. Le ministre français de l'Économie, M. Macron, souhaite-t-il s'inspirer du modèle allemand ?


M. Macron semble d'avis que la France a bel et bien besoin de réformes dans ce domaine. Car encourager les petites et moyennes entreprises relève aussi de la législation. Mais même avec la meilleure volonté de réforme politique, trouver un soutien dans son propre pays est un véritable défi. L'ancien chancelier fédéral Gerhard Schröder, qui a engagé d'importantes réformes en Allemagne, en a fait l'expérience. Nous en récoltons aujourd'hui les fruits, mais il n'a pas été réélu. L'Allemagne ne doit pas jouer le rôle de modèle pour la France, mais de partenaire. Il ne s'agit pas de copier l'Allemagne, mais de modifier des structures qui ne sont plus adaptées. En Allemagne aussi, il y a encore matière à amélioration. Nous et nos petites et moyennes entreprises devons nous inscrire dans une perspective plus internationale. La France se préoccupe depuis longtemps de sa position à travers le monde et est très ouverte dans ce domaine.


Le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie entretient-il des relations étroites avec certaines régions françaises ?


La Rhénanie du Nord-Westphalie collabore étroitement avec la région Nord-Pas-de-Calais. Un programme de travail commun a été signé dès 2004 et un accord de coopération et de développement des relations amicales conclu en janvier 2014. Celui-ci prévoit notamment un renforcement de la collaboration dans les domaines de la formation, de l'énergie, du développement économique, de l'innovation, de la science et de la recherche, de la culture et du patrimoine industriel commun. La formation linguistique et l'éducation interculturelle doivent également être encouragées, de même que la mobilité des jeunes qui favorise l'accès à l'emploi. L'an dernier, la ministre-présidente du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie a rendu visite à cette région partenaire, car nous voulons développer la coopération entre les clusters dans le domaine des nouveaux matériaux. Le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et la région Nord-Pas-de-Calais ont tous deux connu une profonde mutation structurelle au cours des dernières décennies. Notre histoire industrielle respective constitue un véritable trait d'union entre nous. Elle donne lieu à des échanges intensifs sur la manière de maîtriser cette mutation structurelle et implanter avec succès de nouvelles industries. La Rhénanie du Nord-Westphalie a longtemps été le pays du charbon et de l'acier, des matériaux désormais anciens. C'est pourquoi nous misons pour notre développement sur le nouveau secteur d'avenir que sont les nouveaux matériaux. La France entend aussi donner les impulsions requises dans ce domaine à l'aide d'une politique de soutien aux clusters dans laquelle l'État joue un rôle d'organisation important. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, nous n'avons plus que huit marchés porteurs sur lesquels nous concentrons l'aide publique. En France, ils sont au nombre de 34. Les matières plastiques sont un bon exemple d'activité où le secteur privé peut endosser davantage de responsabilités. L'État n'est pas chargé de résoudre les problèmes des différents secteurs : les innovations doivent émaner des entreprises elles-mêmes, et non être conçues sur un bureau de ministère.