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Angela Merkel : concilier économie et écologie

1. Juni 2011

La catastrophe nucléaire de Fukushima a relancé le débat sur le calendrier de la sortie du nucléaire et de la transition vers les énergies renouvelables en Allemagne. Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Die Zeit, la chancelière Angela Merkel expose les tenants et les aboutissants de sa stratégie.

Pour réduire la durée de vie des centrales nucléaires, l'Allemagne doit accélérer la transition vers les énergies renouvelables et construire de nouvelles centrales à gaz. Par ailleurs, elle doit résolument améliorer l'efficacité énergétique, explique la chancelière Angela Merkel dans un entretien accordé à l'hebdomadaire allemand Zeit.

Zeit : Madame la chancelière, vous faites face au projet le plus ardu de votre mandat : la transition énergétique. Êtes-vous consciente du fait que tout le monde a beaucoup de mal à suivre ?

Angela Merkel : C'est un projet intéressant, captivant et de grande envergure. Mais je ne sais pas si c'est le plus difficile.

Zeit : C'est l'un des plus difficiles !

Angela Merkel : Bien sûr, la terrible catastrophe survenue à Fukushima, qu'on ne peut toujours pas appréhender dans toute son ampleur, nous a confrontés à une situation inattendue. Si nous en tirons les leçons qui s'imposent, nous pouvons parvenir pour la première fois à un large consensus sur la question, à un rapprochement social, même si un certain nombre de divergences subsistent.

Zeit : En quoi était-ce inattendu pour vous, en tant que politicienne et en tant que physicienne ?

Angela Merkel : Personnellement, je ne m'attendais pas à voir se concrétiser ce que je considérais jusqu'alors comme un risque résiduel théorique, donc acceptable, a fortiori dans un pays de haute technologie tel que le Japon. Ce qui est le plus marquant dans cette catastrophe, c'est que même un pays industrialisé qui n'a rien à nous envier en matière de savoir-faire technologique, de discipline, d'ordre ou de légalité puisse être frappé aussi durement, ainsi que sa population. Je sais que d'autres personnes avaient clairement dénoncé ces risques ; mais, il y a peu de temps encore, je ne croyais pas que je les verrais se matérialiser un jour dans un pays ultramoderne où prévalent des normes exigeantes.

Zeit : Qu'est-ce qui est le plus présent à l'esprit d'un physicien, les risques résiduels ou la forte probabilité qu'ils ne se réalisent jamais ?

Angela Merkel : La question doit être posée autrement. Chacun s'expose à des risques au cours de son existence. Quand je prends la route, où il peut m'arriver quelque chose à tout moment, je cours un danger. Cependant, le risque est tout à fait différent dans le domaine du nucléaire : en l'occurrence, s'il vient à se réaliser, il a des conséquences sur plusieurs générations et sur plusieurs pays. À cela s'ajoute le caractère invisible, impalpable des radiations. On ne peut donc accepter le risque résiduel inhérent à l'énergie atomique que si l'on est convaincu, pour autant qu'on puisse en juger, qu'il ne peut pas se concrétiser. Depuis Fukushima, la question essentielle est pour moi la suivante : « Comment prouver qu'on peut vivre sans le risque résiduel lié à l'énergie nucléaire ? »

Zeit : Au Japon, ce risque s'est traduit à la fois par un tsunami et par un tremblement de terre. Pensez-vous que ce scénario soit envisageable en Allemagne ?

Angela Merkel : Pas sous cette forme exacte, bien sûr. Tout le monde sait que le Japon est plus exposé aux séismes que l'Allemagne et qu'il avait déjà connu des raz-de-marée par le passé, contrairement à la République fédérale. Il est évident que les régions côtières sont menacées, et on y a tout de même érigé des centrales nucléaires. Nous n'avons aucune raison de craindre que le drame survenu au Japon ne se reproduise en Allemagne. Mais nous avons tout lieu de nous demander si un autre malheureux concours de circonstances serait susceptible de causer une catastrophe chez nous : imaginons, par exemple, des risques humains ou naturels coïncidant avec une panne d'électricité prolongée, c'est-à-dire une chaîne d'incidents que nous aurions exclue en notre âme et conscience, sur la base de notre jugement humain et de tous les calculs de probabilités. Il faut donc réfléchir au degré de fiabilité des études de probabilité et des analyses de risque. C'est pourquoi nous avons décidé de soumettre toutes nos centrales nucléaires à des contrôles de sécurité. Face à une catastrophe d'une ampleur telle que celle de Fukushima, je ne peux pas ignorer ces concours de circonstances que nous jugions, jusqu'à présent, purement théoriques et décréter que je refuse de m'en soucier.

Zeit : Où étiez-vous le 12 mars, quand vous avez appris la catastrophe nucléaire ?

Angela Merkel : J'étais rentrée de Bruxelles pendant la nuit après le Conseil européen. La nouvelle du séisme et les images du terrible raz-de-marée m'avaient déjà profondément bouleversée. Pendant la réunion, des collaborateurs de la chancellerie m'avaient tenue constamment informée des événements dramatiques qui se déroulaient au Japon. Puis Tokyo a déclaré l'état d'urgence nucléaire le vendredi soir. Le lendemain matin, en me levant, j'ai vu à la télévision l'explosion d'hydrogène survenue dans la centrale. Je me suis alors rendue en Rhénanie-Palatinat pour une réunion électorale. L'atmosphère était très oppressante. Tout le monde avait à l'esprit les nombreuses victimes, les dégâts et cette menace nucléaire qui venait d'être rendue publique.

Zeit : Vous évoquez l'atmosphère oppressante de la campagne. Pensez-vous qu'il aurait été possible de faire entendre aux Allemands que le gouvernement persistait à vouloir prolonger la durée de vie des centrales ?

Angela Merkel : Je ne me suis pas demandé ce qu'il était possible de leur faire entendre ; comme beaucoup d'autres, j'ai eu le réflexe de me dire que nous devions reconsidérer notre décision de l'automne dernier, ainsi que les normes de sécurité en Allemagne. Ce que nous pouvons faire entendre - et là, je parle aussi en tant que présidente de la CDU -, c'est qu'il est possible de trouver un compromis raisonnable entre compétitivité et respect de l'environnement. Grâce à l'économie sociale de marché, la CDU a déjà réussi à concilier le capital et le travail, pourtant considérés comme incompatibles. Nous avons à présent l'occasion, mais aussi le devoir de concilier économie et écologie en obéissant à une logique de durabilité. Il s'agit de faire coïncider nos exigences de pays industrialisé avec notre ambition de nous reposer en totalité sur les énergies renouvelables. Nous parviendrons à convaincre beaucoup de gens du bien-fondé de ce projet.

Zeit : Vous aviez deux campagnes électorales devant vous au moment de votre décision.

Angela Merkel : En effet. Lorsqu'on est amené à réexaminer et à modifier une position politique, comme cela a été le cas après Fukushima, c'est, d'une certaine manière, un moment inopportun, car on est alors immédiatement accusé de poursuivre des objectifs électoralistes. C'est inévitable, mais il ne faut pas non plus s'arrêter à cela. D'un autre côté, c'est le meilleur moment pour le faire, car les politiques sont davantage au contact des gens pendant les réunions électorales. Et ils sont alors obligés d'aborder les sujets qui préoccupent tout le monde. Même si je ne peux pas le prouver, je vous assure que j'aurais agi de la même façon en dehors de toute campagne électorale.

Zeit : Le résultat du scrutin aurait-il été plus faible si vous aviez campé sur votre position ?

Angela Merkel : À mon avis, oui, mais ce n'est qu'une hypothèse, et ce n'est pas ce qui m'a poussée à agir. Une campagne peut tout à fait inciter un politique à prendre plus rapidement les mesures qui s'imposent ; cependant, je n'aurais jamais résolu d'accélérer la nouvelle stratégie énergétique arrêtée à l'automne pour des raisons purement tactiques, sans y croire le moins du monde, car j'aurais alors été incapable de défendre cette décision avec conviction. Cela fait maintenant cinq ans que je suis chancelière, il n'est pas question pour moi de recourir à ce genre de procédé !

Zeit : Dans ce contexte, comment avez-vous perçu la tribune publiée par Helmut Kohl la veille des élections, dans laquelle il vous exhortait à tenir bon sur la prolongation de la durée de vie des centrales ?

Angela Merkel : Je l'ai perçue comme un témoignage de soutien.

Zeit : (rires) Comment en êtes-vous arrivée à cette interprétation surprenante ?

Angela Merkel : (sans rire) J'ai vérifié s'il était question de « technologies de transition ». C'était le cas, et cela m'a suffi. Vous savez, la CDU, qui est un parti populaire, est peut-être la seule formation politique à afficher un éventail d'opinions aussi large sur le sujet.

Zeit : La fracture traverse toute la CDU et la CSU.

Angela Merkel : C'est exact. Les Verts ne connaissent pas ce problème : pour eux, la situation est claire, il s'agit d'un des thèmes fondateurs de leur parti. Dans nos rangs, beaucoup se demandent si l'Allemagne peut réussir [la transition énergétique], si c'est viable d'un point de vue économique, si les énergies renouvelables jouissent d'une confiance suffisante. C'est pourquoi il importe, au cours des semaines à venir, de prendre ces interrogations au sérieux et d'y apporter des réponses.

Zeit : Vous avez déjà accompli deux transitions en matière d'énergie atomique : vous avez d'abord freiné la sortie du nucléaire et, à présent, vous l'accélérez. L'automne dernier, vous aviez déclaré que l'Allemagne cesserait de produire de l'énergie atomique dès que ce ne serait plus « absolument indispensable ». Mais, à l'époque, vous considériez que ce serait « absolument indispensable » beaucoup plus longtemps qu'aujourd'hui. Comment cela se fait-il ?

Angela Merkel : Nous avons effectivement annoncé que nous souhaitions nous aussi sortir du nucléaire - on oublie souvent le consensus qui règne en Allemagne sur le sujet -, mais plus tard que la coalition rouge-verte, d'où la prolongation de la durée de vie des centrales. Cela distingue l'Allemagne d'une grande partie de l'Europe : nous ne construisons pas de nouvelles centrales. Nous sortons du nucléaire. Nous voulons réaliser la transition vers les énergies renouvelables.

La stratégie énergétique que nous avons élaborée à l'automne poursuit un objectif clair : l'Allemagne doit se tourner résolument vers les énergies renouvelables. Le nucléaire cessera de jouer un rôle dès qu'il ne sera plus nécessaire pour y parvenir. Nous avons donc mis au point une stratégie cohérente. Avec le recul, je dirais que nous avons rédigé une feuille de route tout à fait réalisable pour atteindre l'ère des énergies renouvelables, et que nous sommes déjà arrivés beaucoup plus loin que l'ancienne coalition rouge-verte.

Zeit : Une feuille de route confortable !

Angela Merkel : Je ne suis pas d'accord. L'objectif formulé à l'automne, qui consiste à produire 80 % de notre électricité à partir d'énergies renouvelables à l'horizon 2050, est déjà très ambitieux, il ne faut pas se faire d'illusions sur ce point. Mais, comparée à notre détermination actuelle, disons que cette feuille de route était plus posée, plus modérée.

Zeit : L'automne dernier, vous avez aussi affirmé qu'il ne fallait pas sortir prématurément du nucléaire « pour des raisons idéologiques ». Êtes-vous devenue idéologue, ou l'étiez-vous à l'époque ?

Angela Merkel : Je ne l'ai jamais été. Sinon, je n'aurais pas engagé des pourparlers énergétiques dès les années quatre-vingt-dix avec Gerhard Schröder, alors ministre-président de la Basse-Saxe, quand j'étais ministre fédérale de l'Environnement. Soit dit en passant, ce n'est pas nous qui avons fait échouer ces négociations. Quoi qu'il en soit, cela faisait déjà longtemps que le débat sur l'énergie nucléaire avait une dimension quasi culturelle en Allemagne. Les partis politiques et les différents milieux étaient pratiquement irréconciliables sur le sujet. Une situation néfaste à laquelle toutes les parties ont contribué. Les détracteurs de l'énergie atomique ont décrété qu'ils ne voulaient pas vivre avec ce risque résiduel, mais ils ont toujours concentré leur réflexion sur la sortie du nucléaire, sans réellement se préoccuper de savoir comment améliorer l'approvisionnement énergétique. De même, ils ont trop souvent occulté le fait qu'il aurait éventuellement fallu importer de l'électricité produite à l'étranger, y compris dans des centrales nucléaires. À l'inverse, beaucoup de gens ne nous ont pas crus lorsque nous avons annoncé, à l'automne, que nous étions résolus à accomplir la transition vers les énergies renouvelables, parce que le débat public se focalisait sur une seule question - « Pour ou contre la prolongation ? » - et que nous n'avons pas réussi à attirer davantage l'attention sur d'autres éléments fondamentaux de la stratégie énergétique.

Il est intéressant de constater que ceux qui ont toujours exigé l'abandon rapide du nucléaire soulèvent tout à coup des questions qu'ils ne s'étaient jamais posées auparavant. À présent, ils nous enjoignent de veiller à ce que le prix de l'électricité reste abordable. Cette problématique a toujours été essentielle au sein de la CDU. Tout ce processus va peut-être conduire la société à considérer la sortie du nucléaire comme un effort commun et à en accepter les inconvénients - par exemple le développement des réseaux électriques et des lieux de stockage, ou la multiplication des éoliennes dans le paysage -, car nous devons converger vers une solution honnête.

Zeit : Avant de nous tourner vers l'avenir, nous voudrions encore nous attarder sur le passé pendant quelques minutes.

Angela Merkel : Je vous en prie !

Zeit : Quand vous avez découvert les images de Fukushima, avez-vous regretté la décision de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires ?

Angela Merkel : Non, mais j'ai tout de suite senti qu'il fallait reconsidérer ce que j'avais autrefois défendu par conviction. Nous avons discuté de la prolongation de la durée de vie des centrales pendant des années, y compris durant la campagne ; nul ne pouvait donc s'étonner que nous agissions ainsi. Comme je vous le disais tout à l'heure, j'ai déploré dès l'automne que nous n'ayons pas réussi à faire suffisamment entendre notre réelle volonté de nous tourner résolument vers les énergies renouvelables. Je l'ai d'autant plus regretté en tant qu'ancienne ministre de l'Énergie. Certains nous ont même accusés de vouloir aider les fournisseurs d'électricité à arrondir leurs gains.

Zeit : Ce n'était pas le cas ?

Angela Merkel : Pas du tout. Les fournisseurs d'énergie ont été mis à rude épreuve par notre stratégie énergétique. Au demeurant, leur situation économique n'est pas à ce point florissante qu'ils pourraient tout supporter. Après tout, il est dans notre intérêt que nos grands fournisseurs d'énergie nationaux se portent bien, car les régies municipales ne pourraient pas y arriver seules.

Zeit : On a eu l'impression que vous aviez subi des pressions au moment de prendre votre décision.

Angela Merkel : C'était une impression erronée ; personne n'exerce de pression sur moi.

Zeit : À l'époque, plusieurs grands entrepreneurs et autres célébrités avaient financé un encart publicitaire pour promouvoir la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires. Cette action vous avait-elle paru utile ?

Angela Merkel : Non. Quand je vois d'aussi grandes publicités, je suis plutôt consternée par la dépense que cela représente. En tant que présidente de mon parti, je sais ce que cela coûte du fait des campagnes électorales. Cette action ne m'a pas paru utile.

Zeit : L'automne dernier, vous avez aussi affirmé que l'énergie nucléaire et les centrales à charbon étaient des technologies de transition. À présent, vous voulez raccourcir la transition par l'énergie nucléaire. Est-ce à dire que vous devrez prolonger la transition par le charbon ? Qu'en dit la « chancelière du climat » ?

Angela Merkel : Si nous sortons plus rapidement du nucléaire, nous allons réaliser que nous avons besoin de nombreuses centrales de substitution, je pense notamment aux centrales à gaz. Quoi qu'il en soit, nous devrons recourir à des installations extrêmement performantes fonctionnant à partir de combustibles fossiles. Cela alourdira notre bilan carbone, et nous devrons nous efforcer de compenser en le réduisant encore davantage par ailleurs. Nous devons hâter la rénovation de l'habitat et améliorer plus rapidement l'efficacité énergétique de nos produits, de toute notre économie afin de contrebalancer ces émissions supplémentaires de CO2 dans d'autres domaines.

Zeit : Nous savons déjà que neuf à dix centrales à charbon supplémentaires vont voir le jour ces deux prochaines années.

Angela Merkel : Cette décision revient aux fournisseurs et au marché, et certains ont déjà fait un choix. Pour les prochaines installations, de nombreux éléments plaident en faveur de centrales à gaz : elles sont plus rapides à construire, moins polluantes et suffisamment souples d'utilisation pour compléter la production d'électricité verte.

Zeit : Pensez-vous que cela puisse remettre en cause les objectifs climatiques fixés pour 2020 ?

Angela Merkel : Non, nous pouvons et devons y arriver. Nous n'allons évidemment pas fermer toutes les centrales nucléaires du jour au lendemain. C'est plus tard que les questions décisives se poseront. La difficulté consistera donc à gérer la situation à partir d'environ 2020 et jusqu'à 2035 ou 2040.

Zeit : Comment concevez-vous la répartition des charges induites par cette transition énergétique ? Pèsera-t-elle davantage sur les consommateurs ou sur les contribuables ?

Angela Merkel : Chaque contribuable est un consommateur, mais tous les consommateurs ne sont pas des contribuables. Nous avons décidé de répartir les charges entre tous les consommateurs lorsque nous avons voté la loi sur les énergies renouvelables, il y a plusieurs années. Entre 2009 et 2011, ce texte a déjà entraîné une forte augmentation de la taxe sur l'électricité, qui est passée de quelque 1,5 centime à plus de 3 centimes par kilowattheure.

Zeit : La question des coûts préoccupe beaucoup les gens. Quand pourrez-vous leur communiquer des chiffres concrets ?

Angela Merkel : Bientôt. Pendant la crise économique, le prix du baril de pétrole s'élevait à 50 dollars ; ces dernières semaines, il a remonté pour osciller entre 120 et 130 dollars. Les gens vivent d'ores et déjà avec ces fluctuations. Ils devront aussi s'accommoder des variations des prix de l'électricité induites par la modification de la durée de vie des centrales nucléaires.

Zeit : Notre pays sera-t-il embelli par les nouvelles lignes électriques, les maisons passives et la multiplication des grandes éoliennes ?

Angela Merkel : Notre pays s'est beaucoup embelli depuis vingt ou trente ans. Autrefois, de nombreux fleuves étaient pollués ; aujourd'hui, les gens peuvent de nouveau s'y baigner et y pêcher. Dans l'ensemble, l'industrie est beaucoup plus respectueuse de l'environnement, et cela ne se limite pas à ma patrie est-allemande, où la différence est bien sûr frappante. Honnêtement, je ne crois pas que notre pays s'enlaidira beaucoup parce que nous devrons produire et acheminer notre électricité autrement.

Zeit : Vous affirmez cela malgré les splendides paysages qui s'offrent à vous dans votre propre Land...

Angela Merkel : Le Mecklembourg-Poméranie occidentale ne consacre qu'un pour cent de sa superficie à l'énergie éolienne ; cela signifie que 99 % ne sont pas concernés. Bien sûr, on aperçoit ces éoliennes de loin, elles sont par exemple très nombreuses dans ma circonscription. Mais rien n'empêche d'ériger les prochaines à proximité des autoroutes et des grands axes. On pourrait peut-être construire une partie des lignes à haute tension le long des voies ferrées. Notre pays ne s'effondrera pas pour autant, et il restera très beau.

Zeit : Nous pourrions passer des heures à vous écouter parler des défis de la transition énergétique ! Pensez-vous que l'aspect esthétique soit secondaire dans ce contexte ?

Angela Merkel : Bien sûr, il est important de préserver la beauté de nos paysages, mais ce débat n'est pas nouveau. Songez aux réactions des gens il y a 150 ans, quand les premiers trains s'élancèrent avec fracas sur les voies ferrées. Pour certains, c'était pratiquement la fin du monde. Chaque génération a le devoir d'ouvrir la voie aux infrastructures de l'avenir. Par ailleurs, nous reconvertissons à présent des bâtiments industriels. Aujourd'hui, nous transformons des mines de charbon en sites culturels et des exploitations à ciel ouvert en aires de loisirs.

Zeit : Votre approche est très différente de celle des Verts quand vous défendez ce projet. Les Verts affirment que tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous, vous dites : « Ne vous mettez pas dans des états pareils ! » Est-ce la transition énergétique selon Merkel ?

Angela Merkel : Je ne dis pas « Ne vous mettez pas dans des états pareils ! ». J'ai lu qu'il existait des concours d'architecture pour promouvoir la conception de lignes à haute tension esthétiques. Mais je ne vais pas me lancer là-dedans ; je tente de dépeindre avec réalisme les perspectives qui s'offrent à nous. Oui, le paysage va changer dans plusieurs régions. Certaines personnes vont voir des lignes électriques s'élever à proximité de leur domicile alors qu'il n'y en avait pas auparavant. Toutes les époques ont connu des changements similaires sous une forme ou une autre. Certains assistent à la construction d'une route, d'autres à celle d'une usine. Un nouvel aéroport est en train de sortir de terre à Berlin. Nous, représentants politiques, avons le devoir d'expliquer pourquoi ces travaux sont parfois indispensables et d'apporter des réponses aux questions des gens.

Zeit : Allez-vous fixer une durée de fonctionnement contraignante pour chaque centrale nucléaire ?

Angela Merkel : Nous avons la possibilité de définir une quantité précise de kilowattheures, de fixer un nombre d'années ou de combiner ces deux méthodes. Nous n'avons pas encore tranché la question.

Zeit : Comment envisagez-vous de résoudre le stockage définitif des déchets radioactifs ? Avez-vous l'intention d'en enfouir ailleurs qu'à Gorleben ? Espérez-vous que le Bade-Wurtemberg, par exemple, se montrera plus coopératif ?

Angela Merkel : Je ne crois pas qu'il faille se mettre à creuser partout à la fois. Cela n'aurait aucun sens. Nous aborderons la problématique du stockage définitif quand la nouvelle stratégie énergétique sera prête. A priori, je suis persuadée qu'on ne simplifiera pas les choses en répartissant le travail de recherche et d'analyse sur cinq sites.

Zeit : À quoi servira toute cette belle transition énergétique si nous sommes entourés de pays qui continuent à développer l'énergie nucléaire ?

Angela Merkel : Votre question est tout à fait justifiée, a fortiori dans la mesure où il existe un marché intérieur européen. À quoi cela sert-il que l'Allemagne adopte un comportement qu'elle estime raisonnable si tous les autres s'y refusent ? D'un autre côté, s'il fallait toujours attendre que tout le monde soit d'accord pour agir, ou s'il fallait s'arrêter à la première difficulté d'un projet que l'on juge viable, on tournerait en rond.

Quand Bertha Benz s'est mise à sillonner les routes allemandes au volant de la première automobile, ses contemporains ont été nombreux à se dire : « Quelle bêtise, la puissance du cheval qui tire un fiacre est suffisante ! Et qui sait, cette invention est peut-être dangereuse. » À leurs yeux, Bertha Benz allait à contre-courant, empruntait une voie singulière, mais l'automobile a fini par s'imposer. La prospérité allemande repose aussi sur notre faculté à explorer de nouvelles voies. Quand j'ai été nommée ministre de l'Environnement, en 1994, notre production d'électricité était issue à 4 % d'énergies renouvelables. Nous en sommes à 17 %, ce qui est déjà considérable, et nous voulons porter cette proportion à 40 % d'ici à 2020. C'est un objectif très ambitieux qui nous demandera des efforts, mais sera à notre portée si nous croyons que nous en pouvons en retirer des avantages, ce qui paraît évident.

Zeit : Notre singularité fait-elle de nous des pionniers ?

Angela Merkel : De nombreux pays européens ne misent pas sur l'énergie atomique. L'Allemagne a toujours opté pour un bouquet énergétique diversifié dont le nucléaire représente actuellement un cinquième. Lorsqu'on suit les débats, on a parfois l'impression que l'énergie atomique couvre 80 % de nos besoins. C'est pourtant loin d'être le cas.

Zeit : Mais aucun pays n'a eu de réaction aussi fulgurante et radicale que l'Allemagne.

Angela Merkel : C'est exact.

Zeit : À quoi cela tient-il ?

Angela Merkel : Peu de pays connaissent des débats aussi fondamentaux que le nôtre sur l'énergie nucléaire. Chez nous, ces discussions ont même donné naissance à un parti politique.

Zeit : Les Allemands ont-ils peur des risques résiduels du nucléaire ou sont-ils suffisamment courageux pour explorer de nouvelles voies ?

Angela Merkel : Chaque pays mène des discussions très approfondies sur certains sujets. À l'échelon européen, pendant les débats sur la solidarité au sein de la zone euro ou la stabilité monétaire, je pose des questions que pratiquement personne d'autre ne soulève. Il arrive que certains trouvent cela fatigant et déclarent que c'est encore une idée à la Merkel. C'est peut-être le revers de notre souci d'exactitude et de notre esprit créatif.

Je veillerai à ce que nous trouvions la bonne solution pour produire notre énergie, une solution adaptée à la fois à un pays industrialisé attaché à l'écologie et à une grande puissance économique. Cependant, il faudra alors s'engager à aller jusqu'au bout. Il ne faudra pas que les gens viennent dire : « Nous ne voulons pas construire autant de lignes électriques, nous sommes opposés à l'énergie éolienne, la taxe sur l'énergie solaire est trop élevée et nous rejetons les cultures énergétiques par principe, mais nous devons abandonner tout de suite l'énergie atomique. »

Dans l'immédiat, le principal défi consiste à trouver une solution raisonnable pour sortir du nucléaire. Dans un ou deux mois, nous devons pouvoir dire : « Nous assumons notre décision ! Nous ne pouvons plus faire machine arrière. »

Interview réalisée par Giovanni di Lorenzo et Bernd Ulrich pour l'hebdomadaire Zeit.

Voir l'article original sur le site du CIDAL : Angela Merkel : concilier économie et écologie

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