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Le secteur culturel en Allemagne : créativité et précarité, un mariage indissoluble pour les artistes ?

9. Mai 2014

Les auteurs, comédiens, musiciens et autres artistes qui travaillent à temps plein sous contrat sont très peu nombreux. La plupart d'entre eux évoluent en freelance, sautant d'un cachet à l'autre, avec bien souvent la peur au ventre de ne pas pouvoir terminer le mois. Malgré des conditions financières difficiles, les vocations ne se raréfient pas pour autant de l'autre côté du Rhin...

« La belle vie, c'est aussi de ne pas devoir se rendre au travail chaque jour. Ce qui ne signifie pas que l'on ne travaille pas. On travaille parfois même plus que les autres et on ne part pas en vacances. Cela fonctionne un peu ainsi : davantage de temps libre, de sorties, de travail autonome, des plages horaires que l'on détermine soi-même, la recherche de personnes partageant les mêmes centres d'intérêt. Il s'agit d'une approche hédoniste. » C'est de cette manière que Christiane Rösinger, chanteuse et journaliste allemande, décrit son existence de freelance.

Indépendante depuis plus de 20 ans

Christiane Rösinger fait figure de porte-parole de la Lo-Fi-Bohéme aussi appelée K-Klasse, ou encore Kreativprekariat. En règle générale, elle l'avoue très franchement : elle ne gagne pas beaucoup d'argent. « Comme mon expérience me l'a enseigné, on ne peut pas vivre de la musique. Je m'étais autrefois mis en tête d'effectuer des travaux d'écriture pour augmenter mes revenus - super idée ! Avec l'écriture, on ne gagne pour ainsi dire rien du tout. En fait, on ne peut survivre en tant que journaliste freelance que lorsqu'il s'agit d'un hobby. Il m'est déjà arrivé d'écrire une page entière sur le sample d'une chanteuse punk, ça avait représenté énormément de travail pour lequel j'avais consacré un week-end complet et je n'ai obtenu que 25 euros. »

Se démarquer des parents

« Je suis issu d'une famille bourgeoise de fonctionnaires », raconte le comédien Jochen Wigand. « Ce qui signifie qu'il faut d'abord faire quelque chose de décent dans la vie. C'est pour cette raison que je me suis tout d'abord dirigé vers la publicité et que j'ai travaillé en tant que graphiste. Et puis un jour, alors que j'étais assis dans une agence de pub, je me suis dit : ce n'est plus possible ! Plus jamais dans un bureau ! C'est ainsi que j'ai postulé dans une école d'art dramatique. » Comme bon nombre de ses congénères issus des CSP+, le jeune acteur Jochen Wigand souhaitait mener une vie différente de celle de ses parents.

Plutôt vivre libre que riche

Représentant typique de la nouvelle K-Klasse, Jochen Wigand accorde plus d'importance à son développement personnel et artistique qu'à l'obtention d'un poste permanent qui lui fournirait une sécurité pour les décennies à venir. « Malheureusement, l'argent m'indiffére. C'est mon gros problème. Ce qui m'importe, c'est de pouvoir vivre comme je l'entends. Pour faire ce métier, il faut quand même être idéaliste. Et il faut réellement en avoir envie ! Ce besoin est utilisé par le marché : beaucoup de personnes se font de l'argent sur le dos des acteurs prêts à tout pour travailler. »

Budget du secteur culturel : le premier à être réduit

En Allemagne, de plus en plus de jeunes gens âgés de 25 à 45 ans rêvent de mener une vie de freelance dans le domaine du créatif. Mais, contrairement à ce que beaucoup d'entre eux s'imaginent, un tel choix professionnel n'offre pas une si grande liberté. Tout d'abord car le secteur culturel est toujours le premier à subir les coupes budgétaires en temps de crise financière - un phénomène que peuvent ressentir la plupart des comédiens dont les cachets sont réduits et les représentations annulées et remplacées par des productions qui mettent en scène de simples figurants.

Acteur : des revenus insuffisants pour vivre de son métier

Selon une étude récente menée par l'Université de Münster, 70% des acteurs allemands gagnent moins de 30 000 euros brut par an. C'est également le cas de Jochen Wigand qui, malgré de nombreuses apparitions sur les écrans de télévision (dans la série Tatort pour ne citer que ce programme) est encore obligé de cumuler les petits boulots pour parvenir à joindre les deux bouts.

Les bohèmes digitaux

Privilégier le questionnement existentiel plutôt que la création de richesses : tel pourrait être le crédo des membres de la K-Klasse, en opposition aux conceptions plutôt matérialistes de leurs parents et grand-parents de l'après-guerre. En résumé : plutôt vivre une belle vie que d'amasser de gros salaires via un emploi de bureau aliénant. Les bohèmes du 21ème siècle n'hésitent pas à faire de gros sacrifices financiers sans se plaindre pour autant.

Les métiers créatifs : souvent des jobs en « stand by »

De nos jours, les acteurs, artistes, musiciens, auteurs et professionnels des médias ne sont plus les seuls à composer la grande famille des créatifs. Les développeurs web, les professionnels de la pub et les graphistes font également partie des précaires bohèmes qui conçoivent leurs nouveaux projets sur leur ordinateur portable, assis à la table d'un café hype du centre ville. Holm Friebe et Sascha Lobo, grands gourous allemands de l'industrie créative, sont les parfaits représentants de ce nouveau processus de création.

Un monde fait d'illusions

La déception ne fera toutefois que s'accroître au sein de nos sociétés de services post-industrielles. Ulrich Bröckling, professeur en sociologie à Fribourg, estime que la K-Klasse se ment souvent à elle-même et souffre d'une forme d'illusion atypique. « Lorsqu'on évoque les créatifs en Allemagne, on pense tout de suite à Berlin et on imagine que n'importe quel jeune assis dans un café avec son ordinateur portable est en train de se créer un réseau et de monter un super projet de start-up dans la foulée. On oublie souvent, en voyant cette mode, les conditions précaires dans lesquelles évoluent nombre de ceux qui travaillent dans ces milieux, ces freelances qui ne peuvent jamais être sûrs d'obtenir assez de commandes pour gagner leur vie. »

Berlin, le royaume des créatifs

Bien que la capitale soit l'une des villes les plus pauvres de la République allemande, elle ne cesse d'attirer les foules. Son potentiel économique équivaut à celui d'une ville comme Bielefeld et près d'un habitant sur cinq dépend du Hartz IV. Néanmoins, les créatifs et les artistes continuent d'y affluer, année après année. Et l'acteur originaire de Cologne, Jochen Wigand, n'échappe pas à la règle...