Connexion-Emploi

Le site emploi franco-allemand

Les compagnons en Allemagne : une tradition médiévale

15 juillet 2013

Si les compagnons allemands sont libres d'aller se former aux quatre coins du monde, les règles qu'ils doivent respecter sont nombreuses : pas de téléphone portable, interdiction de prendre le train, etc. On ne badine pas avec la tradition. TEXTE : DEBORAH BERLIOZ



Paris_Berlin_LogoParisBerlin (http://www.parisberlin.fr) est le seul newsmagazine qui vous informe chaque mois sur l'actualité franco-allemande dans les domaines suivants : politique, économie, mode de vie, culture, éducation, médias.




Le Ruhlebener Klause, un bar typiquement allemand du quartier de Spandau, à Berlin, offre une vision peu banale le dernier samedi du mois. Dans un coin, un groupe d'hommes sont tous vêtus du même costume aux airs d'un autre temps : chapeau noir, gilet à boutons de nacre sur chemise blanche, et pantalon et veste de velours noir. C'est l'uniforme des Wandergesellen, les compagnons allemands. Ce sont des artisans qui ont décidé de prendre la route pour se former en itinérance.


Leur tradition remonte au XIIe siècle de ce côté du Rhin. Jusqu'à la révolution industrielle, ce voyage était obligatoire pour les jeunes artisans. Après leur apprentissage, ils devaient quitter leur ville natale pendant trois ans et un jour, avant de pouvoir devenir maître. Persécutés par le régime nazi pour leurs liens avec le mouvement ouvrier, puis interdits en RDA, leur nombre a largement diminué au cours du XXe siècle. Les années 80 et la recherche de modes de vie alternatifs ont cependant ramené de nombreux jeunes gens vers ce type de formation. On estime aujourd'hui à environ 500 le nombre de compagnons allemands sur les routes.


Daniel viendra bientôt en grossir les rangs. À 28 ans, il vient d'incorporer une des sociétés de Wandergesellen : les honnêtes charpentiers et couvreurs. "J'ai envie de découvrir les différentes techniques pratiquées dans le monde", explique-t-il. Mais ne devient pas compagnon qui veut. Il faut être célibataire, sans enfants, sans dettes, n'avoir jamais été condamné et appartenir à un syndicat. Ces conditions permettaient surtout qu'un artisan ne parte pas pour fuir ses responsabilités. Et pour sceller l'entrée dans le groupe, il faut passer par le rituel de la boucle d'oreille : le trou est percé avec une aiguille et un marteau sur le bar. Ce bijou fait partie intégrante du costume. En or, il servait à payer la sépulture du compagnon.


Un règlement strict


L'importance de la tradition ne s'arrête d'ailleurs pas là. Lors de son départ, le compagnon n'a qu'un balluchon comme bagage, et hors de question d'emmener un téléphone portable. De plus, pendant ces trois années, le compagnon ne doit pas revenir à moins de 50 km de sa ville natale. Et question transports, le train et le bus sont proscrits. "Il faut marcher ou faire du stop", explique David, un ancien de la société. "L'avion n'est autorisé que pour traverser les océans." Car contrairement aux compagnons français qui restent principalement dans l'Hexagone, les Allemands sont libres de parcourir le globe. David est ainsi allé de la Scandinavie à l'Afrique du Sud, en passant par l'Italie, la Croatie ou encore l'Autriche. "Je n'ai jamais eu de mal à trouver du travail. Le costume attire l'attention ! Souvent, des gens me proposaient directement un boulot. Ou alors ils venaient me demander pourquoi j'étais habillé de la sorte, et m'indiquaient ensuite un chantier en cours."


Après quatre ans et demi sur les routes, le retour à la vie sédentaire n'a pas été facile pour ce Berlinois. "Retrouver des obligations, des responsabilités... Cela fait cinq ans que je suis revenu et j'ai toujours du mal à m'y faire!"


TEXTE : DEBORAH BERLIOZ