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Classes bilangues : une clarification s’impose

Mesure phare du plan de relance de l'enseignement de l'allemand, les classes bilangues ont suscité un énorme engouement au sein du corps enseignant et chez les parents d'élèves. Mais leur application reste floue et certains professeurs craignent que l'effet positif ne s'essouffle. TEXTE : LARA BOURGET



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Deutsch ist super, english is cool ! C'est ce martèle en musique la chanteuse allemande Marén Berg pour convaincre les élèves de ces « deux langues sœurs ». Elle offre même une approche originale, à travers un spectacle pour les classes bilangues afin que les élèves comprennent qu'une langue est autre chose que du vocabulaire et de la grammaire.


Mais que sont ces classes bilangues ? Leur origine se niche en Alsace, où la politique volontariste en faveur de l'allemand avait déjà, dès 1994, poussé les inspecteurs à permettre aux élèves étudiant l'allemand de commencer également l'anglais dès la sixième. Cette possibilité, dont bénéficie 32 % des élèves dans cette académie, a connu un tel succès qu'elle a été étendue par la suite à d'autres régions. Des circulaires ministérielles à la rentrée 2002 ont rendu possible le début de l'étude d'une seconde langue à partir de la sixième. Mais c'est réellement en 2004 que ces classes bilangues se sont véritablement ouvertes.


Deux langues dès la sixième


Dès leur entrée au collège, les élèves apprennent deux langues, la plupart du temps l'anglais et l'allemand, à égalité. En règle générale, trois heures de cours hebdomadaires leur sont dispensées en anglais, comme en allemand. Ces classes sont ouvertes sur demande du chef d'établissement auprès des inspecteurs d'académie, mais ne donnent pas lieu à l'attribution de moyens supplémentaires. Ce projet, inscrit dans le cadre du plan de rénovation des langues vivantes, permet de faire découvrir une autre culture à l'enfant, très tôt dans sa scolarité. Tous les élèves doivent pouvoir s'inscrire en classe bilangue, sans évaluation de niveau. « Cette mesure a suscité un formidable espoir chez les professeurs d'allemand », se souvient Brigitte Trubert, enseignante à Cesson-Sévigné, près de Rennes.
« Ces classes touchent beaucoup d'enfants. Elles ont le vent en poupe et on continue d'en ouvrir encore aujourd'hui. Les effectifs d'apprenants de l'allemand se sont ainsi stabilisés ! », ajoute Frédéric Auria, président de l'Association de Défense de l'Enseignement de l'Allemand en France (ADEAF).


Anne Thomann, professeur d'allemand qui enseigne au collège Ronsard de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), souligne aussi le caractère positif de ces classes, notamment en Zone d'Education Prioritaire (ZEP) : « Dès 2004, nous avons ouvert deux « bilangues ». Sur le plan linguistique, cela a permis aux enfants d'améliorer leur apprentissage en parallèle, car ils ont perçu les ressemblances entre l'anglais et l'allemand. L'effet émulation est très porteur : ils veulent prouver qu'ils sont capables de progresser ». Sans compter que l'ouverture de cette section a entraîné « une modification de l'image de marque du collège ».


Enfin, certains professeurs ont réussi à tirer le meilleur de cette nouvelle façon d'enseigner : des comparaisons avec l'anglais, une concertation plus étroite avec leur collègue...C'est le cas de Frédéric Auria, qui enseigne à Lyon : « On a vraiment harmonisé notre enseignement, en créant des passerelles entre les deux langues. Les enfants en retirent une plus grande sensibilité linguistique et aussi une meilleure prononciation. Contrairement à ce que disent certains détracteurs, ils ne confondent pas les deux langues. »


Un flou déplorable


Mais cela n'est pas le cas de tous les enseignants. Certains pensent au contraire que les concertations avec les professeurs d'anglais devraient être rendues obligatoires, car cela manque. Ce bilan qui pourrait apparaître positif cache en effet des disparités énormes dans la mise en place des classes bilangues selon les académies. En 2004, un rapport des Inspecteurs Généraux d'allemand et d'italien, Francis Goullier et Annie Scoffoni, soulignait les « incohérences locales » et la « situation très inégale et diversifiée à l'extrême sur le territoire national ».


Tout d'abord, les horaires ne sont pas homogènes d'une classe à l'autre. Elles se situent dans une fourchette comprise entre 1 et 4 heures hebdomadaires. Les inspecteurs constataient alors : « le déséquilibre et la nécessité d'une harmonisation des horaires. Le bon équilibre semblant être de trois heures pour chaque langue ».


D'autre part, l'ouverture d'une telle section entraîne parfois la suppression de l'allemand en 2ème langue vivante (LV2) en 4ème ! Philippe Plisson, professeur d'allemand à Tours, explique : «Je n'ai plus d'élèves en LV2. La bilangue absorbe les germanistes potentiels, alors que certains auraient voulu choisir cette langue en 4ème. Cela devient alors un choix lourd pour de jeunes enfants : dès la sixième, deux langues ! » Cet enseignant reste très sceptique sur l'efficacité à long terme de cette mesure. D'autant qu'il n'existe pas de manuel « bilangue » pour impulser une meilleure coordination entre les professeurs. « On bidouille », avoue un autre.


Enfin, la continuité entre le collège et le lycée ne s'opère guère. Cela entraîne des situations navrantes, où des jeunes ayant suivi cette section se retrouvent en seconde avec des élèves ayant 2 ans d'allemand de moins qu'eux, et où leurs connaissances supplémentaires ne sont pas prises en compte. « On se demande aussi si ces sections ne sont pas des classes d'élite qui ne veulent pas dire leur nom, car elles sont quand même réservées à ceux qui ont envie d'apprendre et qui sont motivés », s'interroge Philippe Plisson.


En conclusion, comme le suggère le rapport de 2004, on ne peut qu'espérer que « le caractère expérimental des classes bilangues ne perdure pas. Une harmonisation et une clarification s'impose.»

TEXTE : LARA BOURGET