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Le système scolaire allemand : bon ou mauvais élève ?

Le système scolaire allemand, souvent cité en modèle comme étant particulièrement respectueux du rythme de l'enfant, est remis en question en Allemagne. Une étude vient de confirmer que les enfants des milieux défavorisés ont moins de chances d'accéder au lycée.



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A Berlin, Luca, 7 ans, vit dans une maison entourée d'un jardin soigné dans un quartier privilégié où les écoles répondent toutes aux critères de l'école classique à l'allemande : les cours ont lieu le matin, les écoles n'ont pas de cantine et les enfants fréquentent l'après-midi conservatoire de musique et club de sport. À quelques kilomètres plus au nord, Lucasz, un adolescent renfrogné du quartier populaire de Wedding, n'a jamais mis les pieds ni dans un club de sport ni à l'école de musique. Ses parents, Polonais et tous deux au chômage, ont depuis longtemps renoncé à tenter de limiter sa consommation de médias électroniques.


Pour les Dross, il est évident que Luca ira un jour au lycée. Lucasz fréquente pour sa part une Realschule, l'étape intermédiaire entre le lycée et la voie de garage qu'est la Hauptschule, supprimée à Berlin à la rentrée faute de débouchés. Les notes du garçon ne sont pour l'instant pas suffisantes pour lui permettre d'atteindre l'étroite passerelle qui pourrait en théorie lui permettre de passer le bac. Chaque année, 3 % des élèves de Realschule arrivent à accéder au lycée. 80 % d'entre eux y échouent. Dans le quartier de Wilmersdorf, Niels, 9 ans, fréquente - figure encore exotique dans le paysage scolaire allemand - une école pilote dont les portes sont ouvertes chaque jour jusqu'à 16 heures. L'établissement possède une cantine - un véritable luxe pour les mères qui travaillent dans un pays où les repas du midi sont le plus souvent pris à la maison, ou au fast-food du coin.


L'après-midi, l'emploi du temps de Niels alterne quelques heures de cours obligatoires et des ateliers. Surtout, tous les enfants de son école ont la possibilité de faire leurs devoirs sur place, encadrés par un enseignant pouvant les aider si nécessaire. "Si mon fils avait cette possibili- té dans son école, il n'aurait peut-être pas les difficultés qu'il a aujourd'hui en mathématiques", estime la mère de Lucasz. Outre-Rhin, l'école relève de la compétence des Länder. Programmes, cursus, nombre d'années pour aller au bac (12 ou 13 ans selon les Länder), âge de la sélection vers les filières moins nobles (10 ou 12 ans selon les régions), tout dépend du Land où on habite. Le modèle traditionnel de l'école à mi-temps reste dominant. Mais ce modèle "est trop éloigné de la réalité sociale", souligne Stefan Appel, président de l'association Ganztagsschulverband qui milite pour le développement des écoles à temps plein.


"Bien des études ont montré que les élèves qui fréquentent des écoles à temps plein ont de meilleures compétences sociales que ceux qui ne vont à l'école que le matin" ajoute Gunild Schulz-Gade, son adjointe. C'est à contrecoeur que politiciens et opinion publique ont entrepris de revoir au début de ce siècle le modèle scolaire à mitemps, un modèle moins coûteux pour les finances publiques, généralement considéré comme plus respectueux du rythme des enfants mais incompatible avec le travail des femmes, la multiplication des familles monoparentales et le nouvel objectif politique qu'est devenue l'intégration des enfants issus de l'immigration. Le choc de l'étude Pisa (un comparatif des performances scolaires des enfants mené au sein de l'OCDE), à laquelle participait l'Allemagne pour la première fois en 2000 et publiée fin 2001, est largement responsable de cette remise en question. L'Allemagne, jusqu'alors convaincue de posséder l'un des meilleurs systèmes scolaires au monde, découvrait avec stupeur que ses écoliers ne figuraient qu'en milieu de classement en termes de performances scolaires, bien loin derrière la Finlande. Les petits Allemands, assure Pisa, sont comme les petits Français d'ailleurs, très moyens en mathématiques, en lecture et dans les matières scientifiques.


Surtout, l'étude met en avant une forte corrélation entre origines sociales et résultats scolaires. "Nulle part ailleurs qu'en Allemagne le système scolaire ne pérennise à ce point les inégalités des chances et nulle part ailleurs l'ascenseur social ne fonctionne aussi mal", souligne le sociologue Martin Diewald. Statistiquement parlant, Lucasz a bien moins de chances que Luca ou Niels d'aller jusqu'à l'Abitur. L'école allemande oriente trop tôt les enfants faibles, et ne les prend pas assez longtemps en charge dans la journée pour combler les déficits. "Le rythme scolaire traditionnel allemand, à mi-temps, ne permet pas aux enfants d'être pris en charge correctement par l'école, estime Barbara, l'enseignante allemande de Niels, qui a également travaillé en France et en Belgique.


Ce modèle est parfait pour les enfants des milieux favorisés, qui sont soutenus et poussés à la maison. Mais pour les enfants des milieux défavorisés, dont les parents sont au chômage, étrangers ne parlant pas l'allemand ou tout simplement pour les mères seules, ce système est catastrophique. J'ai eu des élèves qui étaient littéralement livrés à eux-mêmes, déjà à 7 ans, tout l'après-midi. Dans les grandes villes, ils sont de plus en plus nombreux. Il n'y a que l'école à temps plein pour permettre à ces enfants de s'en sortir..." Gerhard Schröder, soucieux avec sa majorité de gauche d'accorder plus de chances de progression sociale aux enfants issus de l'immigration et des milieux dits défavorisés avait fait du développement des écoles à temps plein l'une des priorités de son gouvernement, promettant 4 milliards d'euros pour le développement de 10 000 écoles à temps plein à la veille de sa réélection en 2002. Mais les Länder, compétents en matière d'éducation, et les communes surendettées sont très réticents.


Aujourd'hui, 6 400 des 42 000 écoles que compte le pays reçoivent les élèves à temps plein, essentiellement dans les Länder de tradition sociale-démocrate tels que Berlin, le Brandebourg, Brême, la Rhénanie du Nord-Westphalie et la Rhénanie-Palatinat.


TEXTE : NATHALIE VERSIEUX