Desertec : Le soleil de l’ Afrique pour éclairer l’Europe

ParisBerlin_SolarenergieAvec l'appui de grands groupes industriels principalement allemands, Desertec veut exploiter le soleil de l'Afrique pour répondre à la demande énergétique européenne. Un projet pharaonique, à suivre. TEXTE : ROBERT FIESS


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Le désert fait rêver. À plus forte raison quand on parle énergie. "Les déserts de notre planète reçoivent en six heures plus d'énergie solaire, que n'en consomme l'humanité en toute une année". Et c'est bien cette constatation qui a nourri le projet Desertec, offi ciellement présenté à Munich en juillet dernier. Sur le papier, le concept est simple. Puisqu'il y a du soleil à foison dans le désert, notamment en Afrique, pourquoi ne pas en profiter pour fabriquer de l'énergie avec, que l'on exporterait ensuite vers l'Europe ? Ainsi, on implanterait un réseau de supercentrales (paraboles autant que panneaux photovoltaïques) dans les pays de la ceinture saharienne, puis on transporterait le courant produit vers le continent par des lignes à haute tension posées au fond de la Méditerranée. Le stockage lui-même ne poserait plus problème. Pour faire court, la lumière du soleil serait transformée en chaleur puis en vapeur, qui alimenterait des turbines productrices d'électricité, comme dans une centrale conventionnelle. La chaleur pouvant être stockée, l'on pourrait assurer l'approvisionnement même par temps couvert ou de nuit.

Des perspectives séduisantes

Les ordinateurs des experts n'ont pas manqué d'afficher aussitôt des perspectives séduisantes. 300 km2 de paraboles solaires dans ces déserts, un timbre poste sur la surface du globe, suffiraient à couvrir 15 % des besoins énergétiques de l'Europe à partir de 2025. L'idée est née dans les cerveaux bien faits des experts et scientifiques du Club de Rome, un think tank environnemental. Le projet a aussitôt été encouragé par le gouvernement allemand. En raison déjà du fait que ce sont essentiellement des firmes allemandes, et pas des moindres, qui y ont engagé leur nom pour le moment : le réassureur Münchener Rück, principal initiateur, mais aussi les électriciens RWE, E.on, les conglomérats Siemens (Allemagne), enfin la première banque allemande Deutsche Bank. S'ajoutent le Suisse ABB et l'espagnol Abengoa. La prochaine étape se situant en novembre, quand la société (DII) sera créée pour activer le projet et notamment récolter les premiers fonds.

Mais déjà on s'interroge. Car les obstacles ne seraient plus technologiques mais avant tout d'ordre économique et politique. 400 milliards d'euros, en effet, tel est le coût évalué pour la réalisation de Desertec. Il ne serait pas question, selon le gouvernement fédéral, de faire appel aux fonds publics allemands ou européens. Aussi, les contradicteurs n'ont pas tardé à se faire entendre. L'un des plus écoutés le député allemand Hermann Scheer, prix Nobel alternatif.

Selon lui, les coûts sont grossièrement sous-estimés, notamment ceux de la protection des miroirs solaires face aux tempêtes de sable et aux contractions de chaleur. S'ajoutent les difficultés de mise en oeuvre des réseaux de transport à travers plusieurs pays, sur une distance de 2 000 km et pour 200 milliards d'euros d'investissement. Sous-estimés aussi les délais pour sa réalisation. D'où un gros point d'interrogation sur l'amortissement possible.

De vraies économies ?

Mais surtout, pourquoi aller chercher loin quand on a ce qu'il faut à la maison ? L'énergie, d'origine solaire ou éolienne, produite en Allemagne, restera moins chère que celle importée éventuellement d'Afrique. Dans peu de temps, selon lui, le solaire aura atteint un coût égal à celui de l'électricité d'origine fossile, comme cela est presque déjà le cas dans l'éolien. Certes, Hermann Scheer, qui est aussi le Président d'Eurosolar, (association européenne pour les énergies renouvelables), plaide pour sa chapelle. Mais à ses yeux, la seule raison valable de développer Desertec serait que le potentiel des énergies renouvelables en Europe ne soit pas suffisant.

Or, souligne-t-il, ce potentiel peut répondre intégralement à la demande, en développant des applications décentralisées. Il était évident que Desertec allait par ailleurs poser le problème de la situation énergétique de l'Afrique. Pour Olivier Daniélo, qui signe un blog très suivi, Clean Tech, et a mené une éflexion approfondie sur le projet allemand, cet avenir "doit être pensé pour les Africains, en premier lieu, pas à travers le prisme des intérêts de telle industrie ou de tel pays européen". D'autant qu'en l'état actuel, 594 millions d'Africains n'ont pas accès à l'électricité. Nul doute que l'ombre de Desertec planera sur le prochain sommet mondial sur le climat à Copenhague en décembre prochain.

TEXTE : ROBERT FIESS