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Une réussite franco-allemande : l'entreprise Villeroy & Boch, un précurseur européen

4 décembre 2015

Le leader de la céramique, fondé à la frontière de la France et de l'Allemagne il y a deux siècles et demi, est un exemple de réussite franco-allemande. Fort de son héritage européen, le groupe se tourne désormais vers l'Asie. TEXTE : MARC MEILLASSOUX



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L'histoire de Villeroy & Boch n'est pas un long fleuve tranquille. Peu d'entreprises ont vécu d'aussi près les aléas de l'histoire franco-allemande. Et rares sont celles qui, comme le leader de la céramique fondé il y a 265 ans, ont gagné si tôt une dimension européenne. Lorsqu'en 1748 François Boch crée son premier atelier de poterie en Lorraine, la région n'est ni française ni allemande, mais une province autonome gouvernée par l'ancien roi polonais Stanislas Ier. Quand la Lorraine est rattachée à la France en 1766, une nouvelle fabrique voit le jour au Luxembourg, alors province néerlandaise du royaume d'Autriche. En 1809, le petit-fils Boch, Jean-François, rachète l'abbaye de Mettlach dans la Sarre, à l'époque française, et propulse l'atelier artisanal au rang de fabrique industrielle. Le site, aujourd'hui siège de l'entreprise, développe rapidement des techniques de production révolutionnaires pour l'époque. Face à la concurrence anglaise, Jean-François Boch, scientifique trouve-tout, s'allie à son concurrent Nicolas Villeroy, un négociant lorrain. En 1836, Villeroy & Boch voit officiellement le jour, dans une Sarre désormais allemande (Rainer Desens, Villeroy & Boch, 250 ans d'industrie européenne, 1998).


Après un siècle de développement, Villeroy & Boch exporte ses produits dans toute l'Europe, en Égypte, en Russie et en Amérique du Nord. Ses célèbres "carreaux de Mettlach" et la céramique sanitaire lui assurent une renommée mondiale. Villeroy & Boch a survécu à toutes les péripéties de l'histoire récente : de la Révolution française aux campagnes napoléoniennes, en passant par les deux guerres mondiales. "Villeroy & Boch a compris très tôt qu'elle devait s'adapter aux bouleversements politiques et saisir chaque opportunité du marché", explique Luitwin-Gisbert von Boch, à 78 ans membre d'honneur du conseil de surveillance.


Symbole de l'avenir européen


Après la Seconde Guerre mondiale, la société familiale, emblème régional de la Sarre, devient un symbole des relations franco-allemandes et de l'avenir européen. En 1954, Konrad Adenauer et Pierre Mendès France veulent faire du Land un territoire au statut spécial, à vocation européenne. En 1965, après le rejet de ce projet par référendum et l'intégration de la Sarre à la RFA, l'ancien chancelier rappelle lors d'une visite au château de Villeroy & Boch "la tâche historique (de la Sarre) de rendre plus solides les relations unissant l'Allemagne et la France (...) et de tout faire pour que cette Europe soit construite, dure et reste forte". En 2006, Angela Merkel y accueille à nouveau son homologue français, Jacques Chirac, pour discuter de l'avenir de l'Europe. Devenue formellement alle- mande en 1957, Villeroy & Boch compte toujours 14 de ses 16 sites de production en Europe, dont plusieurs en Europe de l'Est et un dans le Sud de la France, à Valence. L'entreprise européenne écoule 75% de sa production sur le Vieux Continent. Le site de Mettlach compte plus de 150 collaborateurs français et certaines unités de production, comme celle de salles de bains comptent 20 % de ressortissants français. "Villeroy et Boch est dans son coeur une entreprise européenne, qui au gré de son histoire est aujourd'hui une société de droit allemand sur le sol allemand. (...) Nous sommes fiers d'être à ce jour encore étroitement liés à la France", explique Wendelin von Boch, président du directoire de Villeroy & Boch AG. Le Français, Nicolas Luc Villeroy, dernier descendant de la famille au sein du comité directeur, dirige aujourd'hui la branche "Arts de la table".


"Faire du beau à bon marché"


Le mérite de Villeroy & Boch réside également dans la capacité d'adaptation de sa structure familiale, à l'heure de la mondialisation. Après son entrée en Bourse en 1998, l'entreprise s'internationalise et le conseil de famille cède sa place à une structure bicéphale, formée d'un comité directeur et d'un conseil de surveillance. Au sein de ce dernier, un nombre défini de sièges est attribué aux membres de la famille et de nouvelles personnalités ont fait leur entrée. Une ouverture qui permet d'apaiser les tensions qui ont pu exister entre les héritiers. "Il a été décisif de faire converger les intérêts des héritiers et de l'entreprise. L'échange et notre souci de transparence nous ont permis de dépasser les intérêts particuliers", se félicite Luitwin Gisbert von Boch. La tradition veut également que les membres de la famille cèdent tôt leurs parts à leurs héritiers. La dilution des parts limite ainsi les blocages, tandis qu'une option d'achat prioritaire aux héritiers assure la continuité familiale de l'entreprise. La réussite de l'entreprise et sa volonté de "faire du beau à bon marché" doit également beaucoup à une politique d'innovation constante. L'utilisation de la force hydraulique, l'invention et la généralisation de machines et de moules en acier, l'impression industrielle de motifs - quand le secteur fonctionnait encore exclusivement sur des techniques artisanales - ont permis à l'entreprise de faire face à la concurrence, notamment anglaise.


L'entreprise familiale a également été précurseur sur le plan social. "Dès 1793, Pierre Joseph Boch et ses frères ont participé à la construction d'un orphelinat avant de fonder la Confrérie Saint-Antoine en 1812", détaille le président du directoire. Afin de récompenser ses employés qui avaient volontairement participé à la reconstruction de l'atelier du Luxembourg, détruit pendant la Révolution française, les frères Boch mettent en place un système d'assurance sociale inédit pour l'époque, 70 ans avant les premières mesures sociales de Bismarck.


Nouveaux marchés


Reste que les mesures prises par la suite par les dirigeants de Villeroy & Boch ont parfois été douloureuses. L'effort continu d'innovation doit aussi permettre des gains de productivité. Ceux-ci conduisent à des plans de restructuration, qui s'accélèrent avec la compression de la demande dans les années 1990. "La technologie a dû être développée à de nombreux niveaux, ce qui a automatiquement conduit à une augmentation de la productivité, sans laquelle nous ne serions plus compétitifs aujourd'hui", se défend le président du directoire.


En 2003, un dirigeant du groupe prévient: "Nous faisons face à de dures années de crise." De 13 000 employés en 1992, le groupe n'en compte aujourd'hui plus que 7 500. Des décisions prises "à contrecoeur" par les dirigeants, qui ont parfois suscité la colère des syndicats. Après plusieurs années difficiles, les comptes du groupe sont désormais repassés dans le vert. Aujourd'hui, Villeroy & Boch ne peut plus toutefois compter sur le seul marché européen, qui souffre de son secteur de la construction. Alors que le chiffre d'affaires recule en France et aux Pays-Bas, le groupe est toutefois parvenu à progresser sur certains segments, comme en atteste la progression de 10 % des "Arts de la table" en Allemagne l'an dernier. "Il s'agit au moins de défendre nos positions en Europe et de miser sur les marchés en forte croissance, comme la Russie ou l'Asie-Pacifique", commente M. von Boch. Un nouveau défi qui n'effraie pas la petite entreprise artisanale passée au rang de leader européen de la céramique.