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Les créateurs d’entreprises en Allemagne : la génération 2.0

3 mars 2011

Un nouvel état d'esprit règne en Allemagne, un nombre croissant de gens se mettent à leur compte. Et parfois, leur cheminement les mène directement de l'idée à la réussite internationale. Un regard sur ce pays des créateurs d'entreprises qu'est l'Allemagne.

Vous voyez là une mutation d'ADN qui vient d'être dé­couverte pour la première fois dans le monde », déclare Daniela Steinberger. « Cette mutation provoque très certainement le diabète. » Ce qui sonne comme une sensation mondiale fait partie du quotidien de la patronne de bio.logis. La directrice médicale de cette jeune entreprise se détourne de l'écran, nous conduit à travers les laboratoires du nouveau pôle scientifique de Francfort, la Science City Frankfurt Riedberg, et nous explique un sujet complexe avec des mots simples. « Nous décodons en laboratoire les données génétiques humaines et les traitons avec notre plateforme informatique pour que chacun puisse les utiliser. Cela permet d'identifier et de traiter plus rapidement les maladies. On peut ainsi aider les gens qui ne supportent pas certains médicaments ou qui souffrent de maladies qui ne pouvaient être décelées jusqu'à présent. » Contrairement à d'autres entreprises, bio.logis n'analyse pas seulement les échantillons d'ADN, elle en interprète aussi les mutations, ce qui est très utile sur le plan médical. bio.logis est leader mondial dans ce secteur.

Le développement rapide de bio.logis est étroitement lié à la personnalité de Daniela Steinberger. Cette femme très qualifiée, curieuse, aime entreprendre. Elle travailla pendant cinq ans comme médecin en bloc opératoire avant de se pencher au début des années 1990 sur la génétique humaine. Elle se lance alors dans la recherche au C.H.U. de Giessen, obtient une chaire de professeur et est titularisée lorsqu'un chasseur de têtes lui téléphone. Un grand laboratoire de la région de Wiesbaden veut l'embaucher pour développer son département de génétique humaine. Bien que cela ne l'intéresse pas vraiment, elle écoute son offre. Le chef charismatique du laboratoire la convainc d'entrer dans le monde industriel où elle découvre sa passion pour l'entreprise. « Développer un organisme entrepreneurial est presque aussi passionnant que la biologie », déclare Daniela Steinberger. Elle veut alors savoir de quoi il en retourne : elle fait des études en formation continue d'économie de la santé à l'European Business School et passe un MBA. Elle fait alors une constatation déterminante : on peut obtenir un nombre croissant d'informations génétiques à des coûts toujours moindres. « Un jour, les pharmacies proposeront des analyses gratuitement. Et si c'est le cas, je me suis demandée en quoi consisterait mon travail dans un futur proche. » Sa réponse : interpréter les informations génétiques.

Son idée se transforme en plan d'entreprise, Daniela Stein­berger convainc une banque et devient la première salariée de bio.logis le 1er janvier 2009. Aujourd'hui, sa firme possède des appareils d'analyse valant plusieurs millions et emploie 24 personnes. Et elle poursuit son expansion : « Le diagnostic génétique n'est pas encore suffisamment utilisé en médecine, il représente pourtant un énorme potentiel. » Bientôt, bio.logis proposera ses services rapides et bon marché aux particuliers sous l'appellation « Personal Genomics Services ».

bio.logis est un bel exemple d'une jeune pousse qui réussit. En Allemagne, un nombre croissant de gens se mettent à leur compte. En 2009, malgré la crise, ils étaient au nombre de 410 000, soit 2,7 % de plus que l'année précédente. La presse économique regorge de success stories sur les jeunes créateurs d'entreprises, Amazon propose d'innombrables livres-conseils sur la création d'entreprise, et des centaines de dossiers sont envoyés aux concours couronnant les jeunes pousses de l'année. « Un boom de la création d'entreprises en 2010 ? », s'interroge une newsletter du ministère fédéral de l'Économie (BMWi) qui estime que la situation sur le marché de l'emploi est à l'origine de cette tendance. Car, contrairement au boom de la création d'entreprises en 2000 où, surfant sur la vague Internet, des jeunes gens abandonnaient des emplois bien rémunérés pour profiter de la réussite du Nouveau Marché, les gens se mettent aujourd'hui à leur compte parce qu'ils sont chômeurs ou risquent de le devenir. Leur secteur de prédilection est le tertiaire où l'éventail va de la micro-entreprise de nettoyage aux services d'ingénierie des plus sophistiqués.

Juwi est l'une de ces jeunes pousses entrées en peu de temps dans le peloton de tête international avec leur savoir-faire. L'entreprise, nommée d'après ses créateurs Fred Jung et Matthias Willenbacher, est spécialisée dans la conception et l'exploitation d'installations produisant des énergies renouvelables. Sa réussite en chiffres : 400 éoliennes sur 65 sites dans le monde, soit 500 mégawatts d'énergie solaire installée ; un investissement de plusieurs millions, un chiffre d'affaires décuplé entre 2005 et 2010. Cette année, l'entreprise embauche une personne par jour. Le 1000e salarié sera accueilli en octobre. Le dynamique fondateur Matthias Willenbacher est assis dans son bureau au dernier étage du nouveau siège de l'entreprise à Wörrstadt en Hesse rhénane. L'immeuble de bureaux ayant la meilleure efficacité énergétique au monde a déjà été agrandi deux fois depuis 2008. « Et ce ne sera certainement pas la dernière fois », estime Willenbacher en décrivant ses modestes débuts. « En 1995, j'ai lu un article sur un groupe d'écologistes qui voulaient produire de l'électricité non-polluante dans l'Eifel. Cette idée me fascinait. » Il se dit que si cela fonctionnait au nord de la Rhénanie-Palatinat, cela devait aussi marcher dans le Palatinat. Le physicien s'informa auprès du groupe en Eifel, testa les con­ditions anémométriques dans le Palatinat et fit, pendant ses préparatifs, la connaissance de Fred Jung, un spécialiste de l'éco­nomie rurale. Surmontant tous les obstacles, ils instal­lèrent leur première éolienne en 1996 et fondèrent la firme Juwi. Leur entreprise vit de ce qu'ils comprirent dès sa création que, pour obtenir de l'énergie renouvelable, il faut non seulement des éoliennes mais aussi conseiller dans le choix du site, planifier l'installation, assurer son financement et sa construction. Juwi est présente dans tous ces domaines de l'énergie renouvelable qu'elle combine avec bonheur et travaille aussi bien pour des particuliers que pour des ser­vices techniques municipaux ou des investisseurs institutionnels. Cette entreprise extrêmement innovante annonce presque chaque jour de nouveaux projets. Actuellement, elle étend son département Bâtiments consommant peu d'énergie. Et, tout en haut de son agenda, on trouve le thème de la mobilité électrique. Un showroom a été aménagé sur le terrain de l'entreprise. Le patron accélère dans sa voiture électrique, une Tesla.

Changement de décor : dans l'ancienne usine Jade à l'est de Francfort, 300 jeunes développeurs, infographistes et programmeurs originaires de plus de 40 pays travaillent sur de nouveaux jeux vidéo dans de grands bureaux dont les fenêtres sont occultées. La communauté internationale des amateurs de jeux vidéo attend avec impatience la date de lancement de « Crysis 2 » de la firme Crytek. Ce développeur allemand compte parmi les créateurs de jeux vidéo les plus innovants au monde, convainquant sans cesse par ses innovations graphiques et sa technologie pionnière ; il s'est fait un nom avec des jeux comme « Far Cry », « Crysis » et « Crysis Warhead », vendus par millions. « Avec son graphisme, Crysis 2 éclipse tous ses concurrents et donne un nouveau sens au réalisme photographique », déclare Cevat Yerli, l'un des trois frères d'origine turque qui ont fondé l'entreprise. Nous sommes actuellement en concertation avec Electronic Arts. » EA, dont le siège se trouve en Californie, est le plus grand éditeur de jeux vidéo et informatiques au monde. Jetons un bref regard en arrière : à la fin des années 1980, les trois frères Avni, Cevat et Faruk Yerli sont assis dans leur chambre à Cobourg en Haute-Franconie et jouent à Donkey-Kong sur leur Commodore C-64. Cevat commence à programmer à l'âge de 12 ans. Peu à peu, des jeunes partageant ses goûts viennent le rejoindre sur la plateforme virtuelle crytek.com. La première version à des fins de démonstration est achevée en 1999. En 2000, les trois frères partent à Los Angeles pour tenter leur chance à E3, le plus grand salon des jeux au monde. « Nous étions probablement les seuls à avoir acheté un billet d'entrée », suppute Avni. Au salon, il leur faut supplier pour obtenir des rendez-vous avec les exposants. Finalement, un employé du fabricant de puces graphiques Nvidia accepte : « Si vous y tenez absolument, venez à la réception donnée à 17 h ». A peine la version de leur jeu défila-t-elle que le silence se fit sur le stand, les invités fixant l'écran, mé­dusés. Les professionnels de l'infographisme n'avaient encore jamais vu de telles images. En l'espace d'une demi-heure, les frères Yerli avaient des rendez-vous avec des grands noms du secteur et, peu après, leur premier contrat en poche. Crytek était né. La firme a aujourd'hui son siège à Francfort et d'autres studios à Kiev, Budapest, Sofia, Séoul et Nottingham. Avni s'occupe de l'aspect commercial, Cevat de la création et Faruk coordonne les différents sites. L'avenir ne leur fait pas peur. « Sur le plan technologique, nous avons cinq ans d'avance sur l'industrie cinématographique », affirme Avni.

Après le fabricant de progiciels SAP et l'entreprise biotechnologique Qiagen, les créations d'entreprise les plus performantes des dernières décennies en Allemagne, c'est une nouvelle gé­nération de créateurs d'entreprise qui déferle maintenant sur le marché. Ils sont qualifiés, pleins d'idées, comprennent rapidement dans quelle direction le marché évolue et ont le courage de se lancer. On les trouve dans des secteurs en pleine croissance comme les biotechnologies, les technologies environnemen­tales ou l'industrie de la créativité et ils s'orientent d'emblée vers l'international. Dans les comparaisons internationales, l'Allemagne n'est pas considérée comme un pays de créateurs d'entreprises. D'après une étude actuelle du Global Entre­preneurship Monitor (GEM) qui analyse les créations d'entreprise dans le monde, l'Allemagne vient au 15e rang sur les 20 pays ayant une économie basée sur l'innovation. Mais ce classement porte sur la quantité des entreprises créées et ne tient pas compte de la qualité de ces créations.

Etre high-tech n'est pas toujours nécessaire, comme le montre l'exemple de Vapiano. Ici aussi, le sens du marché et une sensibilité pour ce qui est dans l'air du temps furent déterminants. Quand elle débuta, cette chaîne de restauration promettait une atmosphère détendue, une légèreté toute méditerranéenne et une joie de vivre méridionale : elle proposait de la cuisine italienne d'une manière qui donne « l'impression d'être invité chez des amis ». En 2002, le premier restaurant ouvre à Hambourg. Deux ans plus tard, Vapiano accorde sa première licence en franchise. Aujourd'hui, la chaîne a 76 restaurants, dont 31 en Allemagne et 45 à l'étranger dans des villes comme Washington, Brisbane ou Dubaï. La structure actuelle, composée de quatre associés, apparut dès la phase de création. Kent Hahne, fils d'Américains émigrés en Alle­magne, rejoint rapidement l'équipe. Il a grandi aux Etats-Unis mais entama sa carrière de restaurateur avec un bar consacré au sport à Bonn. Puis il fut l'un des plus jeunes preneurs de licence chez McDonalds et exploita avec succès plusieurs filiales dans toute l'Allemagne. « J'ai tout appris chez McDonalds », déclare Hahne. Il vend ses licences en 2006 pour se consacrer à son projet, Vapiano. Il se souvient que le légendaire chef d'entreprise Rudolf-August Oetker, commanditaire de la banque maison de Vapiano, signait personnellement les emprunts de Vapiano jusqu'à son décès en 2007. Cette signature équivaut à adoubement pour la génération 2.0 des créateurs d'entreprises.

Pour plus d'informations : Ministère fédéral de l'Economie et de la Technologie

TEXTE : MARTIN ORTH

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