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Le mécénat d'entreprise pour la culture en Allemagne

17 avril 2014

Chaque année, les entreprises allemandes investissent 600 millions d'euros dans la culture. Une somme qui permet la naissance de projets d'envergure, bénéficiaires également de l'expertise professionnelle des plus grands établissements. TEXTE : NATHALIE FRANK



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Cela commence souvent par une rencontre. "C'est l'association d'un artiste passionné d'entrepreneuriat et d'un entrepreneur à la sensibilité artistique" : c'est ainsi que Wolfgang Gramm décrit le "Kunstwerk Carlshütte", un espace immense dédié à l'art contemporain dans la région de Kiel, établi sur le terrain d'une ancienne fonderie appartenant au groupe ACO. Le projet n'aurait probablement jamais vu le jour si l'artiste n'avait pas sympathisé avec Hans-Julius Ahlmann, directeur exécutif du groupe industriel. C'est également son affinité naturelle pour la musique qui a conduit Alexander Birken, porte-parole du groupe Otto, à initier le projet éducatif The Young ClassX : l'idée est née alors qu'il buvait un verre avec Angelika Bachmann, de l'ensemble Salut Salon, après un concert donné pour une fête d'entreprise. Le programme permet aujourd'hui à plus de 7 000 jeunes de la ville de Hambourg d'accéder à une éducation à la musique classique, financée par le groupe. La musique est d'ailleurs le domaine de prédilection des entreprises mécènes, suivie par l'art contemporain, puis le théâtre.


Des motivations très pragmatiques


Mais derrière cette passion affichée, les entreprises ont avant tout des raisons très pragmatiques d'investir dans la culture, à commencer par ce qu'elles y gagnent en matière de prestige. Cela passe souvent par la volonté de cultiver une image d'excellence sur leur propre territoire : plus de la moitié des soutiens financiers des entreprises allemandes à la culture sont réalisés dans leur région de siège. Le géant automobile BMW n'a pas hésité lorsque sa ville natale, Munich, lui a proposé un partenariat, il y a plus de 30 ans. "Il fallait trouver un partenaire privé de longue durée pour un festival de théâtre. À l'époque, l'événement avait lieu à l'Olympiapark - c'est-à-dire dans le voisinage de la centrale de BMW. Il n'y avait qu'à demander", raconte Tilmann Broszat, directeur artistique du "Spielart" financé à parts égales par BMW et la ville de Munich. Ce à quoi ajoute, pragmatique, Thomas Girst, directeur de l'engagement culturel chez BMW : "C'est important pour l'entreprise de se positionner dans la région, de montrer une image fiable, durable, sympathique."


Pour cela, BMW ne se contente pas de financer les spectacles. "Nous aidons le festival, notamment en matière de promotion, grâce à une collaboration de nos experts marketing. Par exemple, cette année, ils ont suggéré des actions artistiques en centre-ville, pour rendre l'événement plus visible", continue Thomas Girst. L'entreprise prête également, naturellement, ses automobiles pour balader les VIP avec la classe qui s'impose. Même constat du côté de Kiel, où les machineries du groupe ACO peuvent servir à transporter les œuvres d'art les plus monumentales sur leur lieu d'exposition. À Hambourg, chez Otto, une dizaine d'employés soutiennent régulièrement les activités de Young ClassX selon leur domaine de compétence - attachés de presse, juristes... Et des dizaines d'autres se portent bénévoles pour aider à organiser les concerts. Seul terrain strictement gardé : la programmation artistique, dont l'entreprise ne peut se mêler.


Modèles idéaux ?


Ainsi, le mécénat d'entreprise s'avère un outil très efficace en matière de consolidation d'équipes. "Les employés sont très fiers de notre activité musicale", se réjouit Thomas Wollermann, directeur du projet Young ClassX. "À tel point qu'ils ont demandé, et obtenu, la création de leur propre chorale pour pouvoir participer au projet."


Ce n'est pas le seul avantage : le soutien à la culture est souvent explicitement accompagné d'une contrepartie fournie par l'institution culturelle. Il s'agit le plus souvent d'une valorisation de l'entreprise au sein de la promotion de l'événement, mais le partenaire peut également bénéficier d'avantages plus spécifiques aux arts, comme des places aux premières loges ou pour assister aux répétitions d'un spectacle, en exclusivité. Modèles idéaux ? Peut-être, mais qui restent marginaux : au total, les pouvoirs publics continuent à prendre en charge environ 80 % des dépenses culturelles, un investissement annuel de plus de 9 milliards d'euros partagés entre l'État, les Länder et les communes. Le reste est réparti entre fonds propres (10 %) et fonds privés (10 %), principalement constitués par les dépenses des entreprises. Le financement privé est néanmoins en constant développement depuis les années 1990, notamment en raison de la tendance à la baisse de l'investissement public dans la culture. Depuis 1998, les dons effectués sous forme de sponsoring sont partiellement déductibles des impôts. Et la crise économique ? "L'engagement des entreprises est resté plutôt stable", note Friederike von Reden, référente du Cercle culturel de l'économie allemande. "Ce que l'on peut observer, cependant, c'est peut-être une plus grande réserve avant de prendre de nouveaux engagements." Un équilibre public-privé encore à inventer, pour le meilleur et pour le pire. Pour l'instant, Wolfgang Gramm, en pleine préparation de l'exposition de l'été 2014, se réjouit de disposer d'un lieu unique : "L'usine entière est devenue une œuvre d'art ! Le charme de la vieille industrie participe à l'attrait de ces expositions..."


TEXTE : NATHALIE FRANK