Le Smic en Allemagne : c'est maintenant !

PB SMIC en AllemagneAprès de longues tractations entre sociaux-démocrates et conservateurs, l'Allemagne s'apprête à adopter un salaire minimum de 8,50 euros étendu à l'ensemble du pays. Les répercussions de cette mesure sur l'économie du pays font l'objet d'un vaste débat. TEXTE : MARC MEILLASSOUX


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C'est la pierre angulaire des négociations de la future nouvelle coalition. Les sociaux-démocrates tiennent leur mesure phare, celle qui ferait définitivement taire les critiques de leur aile gauche contre une coalition avec les conservateurs. De son côté, la chancelière Angela Merkel (CDU) s'est longtemps accrochée à l'idée d'un salaire minimum propre à chaque branche de l'économie, pour finalement se résigner à satisfaire son partenaire de coalition. "C'est durant la dernière législature et la coalition chrétienne-libérale qu'ont été signés la majorité des accords sectoriels de salaire minimum.

Les partenaires sociaux ont négocié dans des secteurs réputés difficiles, comme l'intérim, les soins ou l'entretien de bâtiments. Le politique n'est là que pour donner un cadre législatif à ces négociations entre partenaires sociaux", regrette Karl Schiewerling, responsable CDU/CSU des affaires sociales au Bundestag. D'après l'Institut allemand pour la recherche économique (DIW), l'introduction d'un salaire minimum de 8,50 euros concernerait 5,6 millions de salariés, soit 17 % de la population active allemande. C'est à l'est du pays que l'impact serait le plus fort, avec un quart des salariés concernés par une augmentation de salaire, contre 15 % à l'ouest. D'après l'institut berlinois, les premiers concernés seraient les femmes, les jeunes et les seniors, population déjà particulièrement touchée par les bas salaires et les contrats type minijobs. Ces contrats, qui exonèrent employeurs et salariés des impôts et cotisations sociales si le salaire ne dépasse pas 450 euros par mois, ont atteint le nombre record de 7,4 millions en Allemagne fin 2012. Ils devraient également rentrer dans le giron du salaire minimum.

"Il est à craindre que certaines entreprises contournent la législation en imposant une augmentation des heures de travail à salaire constant. Ce phénomène est toutefois resté marginal à l'étranger, le salaire minimum s'imposant rapidement comme un standard d'égalité à respecter dans la société", explique Thorsten Schulten, chercheur à l'Institut des sciences économiques et sociales de Düsseldorf (WSI).

Autre point sensible pour les sociaux-démocrates, les fameux "Aufstocker", ces travailleurs à temps partiel qui bénéficient d'aides sociales en compensation de leurs faibles revenus. D'après l'Institut berlinois DIW, sur les 1,3 million d'"Aufstocker", un million continueraient de percevoir des aides sociales. "La plupart d'entre eux travaillent à temps réduit, un salaire plus élevé ne changerait rien à leur sort. Le problème des ‘Aufstocker' est celui du sous-emploi, et non de leur salaire horaire", écrit l'économiste du DIW, Kai-Uwe Müller, opposé à un salaire minimum généralisé.

Bataille entre pro et anti-SMIC

Autre grande interrogation côté allemand : la compétitivité du pays. Sur ce point, la majorité des économistes sont d'accord, les secteurs exportateurs allemands, à forte valeur ajoutée, ne seront pas handicapés par l'introduction d'un salaire minimum. "Ces secteurs ont une très forte productivité et des salaires très au-dessus de la moyenne. Dans une entreprise type du Mittelstand (Entreprise de taille intermédiaire, ETI) orientée vers l'export, le salaire horaire le plus bas avoisine les 15-16 euros de l'heure", explique le professeur Joachim Möller, directeur de l'Institut de recherche sur l'emploi et le marché du travail, à Nuremberg (IAB).

Dans sa dernière étude, l'IAB prévoit, à données constantes (sans destruction d'emplois) 800 millions de rentrées fiscales et 1,7 milliard d'euros de cotisations sociales supplémentaires. La baisse des prestations sociales versées pourrait quant à elle faire économiser un milliard à l'Etat fédéral. Tous ne sont pas aussi optimistes : le DIW recommande un SMIC très inférieur, dans la moyenne européenne, le président de l'Institut munichois IFO, Hans-Werner Sinn, accuse le gouvernement de "mettre en danger la paix sociale", alors que Jochen Kluve de l'Institut de recherche de Duisbourg prévoit une "déflagration massive sur le marché de l'emploi".

Avec un SMIC de 8,50 euros, l'Allemagne talonnerait la France (9,50 euros) en valeur absolue. Elle serait également dans le wagon de tête si l'on prend en compte le rapport au salaire moyen - généralement retenu par les économistes - avec un SMIC à 57 % du salaire moyen, juste derrière la France (60 %). "Il y a beaucoup d'idéologie et de spéculations dans les débats. Le consensus international des économistes a longtemps été contre le principe d'un salaire minimum. Depuis les années 90, de nouvelles méthodes ex-post (études a posteriori des impacts macroéconomiques ndlr) ont pourtant été développées dans les pays anglo-saxons et ont majoritairement établi qu'il n'y avait pas de conséquences négatives sur le marché du travail", observe Thorsten Schulten, partisan d'un salaire minimum. Reste que cette réforme majeure du marché du travail devrait satisfaire les partenaires économiques de la locomotive allemande.

Ces dernières semaines, la Commission européenne et le Trésor américain ont vertement enjoint l'Allemagne à relancer sa demande intérieure pour remédier aux "déséquilibres macroéconomiques" générés par ses excédents commerciaux. "Il n'est pas faux de dire que l'Allemagne a vécu en dessous de ses moyens ces dernières années, notamment avec un degré de consommation et d'investissement inférieur à ses capacités. La période de progression salariale qui semble se dessiner devrait conduire à une certaine forme de convergence économique", reconnaît le patron de l'IAB, Joachim Möller. Un constat également partagé par Henrik Uterwedde, directeur adjoint de l'Institut franco-allemand de Duisbourg (DFI), qui voit dans les efforts du président François Hollande (pacte de compétitivité, accords ANI) et de la chancelière Angela Merkel les signes de la convergence tant attendue entre les deux premières économies européennes.

TEXTE : MARC MEILLASSOUX