Le début de la fin de l'état providence ?

ParisBerlin Fin état providenceDepuis les réformes de Bismarck du début du XXe siècle, l'Allemagne est connue pour son système exemplaire de Sécurité sociale. La réunification et les réformes récentes ont changé la donne.


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L'Allemagne est-elle toujours un pays social ?

Le nouveau débat sur la retraite à 70 ans ravive les inquiétudes des Allemands qui voient petit à petit leurs habitudes confortables disparaître. Depuis les réformes de l'Agenda 2010 du chancelier Schröder, votées en 2002, les structures sociales ont changé d'une manière sans comparaison avec aucun autre pays d'Europe. La plus symbolique de ces réformes a été celle de l'aide sociale, appelée Hartz IV, du nom de Peter Hartz, ancien dirigeant de Volkswagen propulsé maître d'oeuvre des réformes.

Les manifestations du lundi, copiées sur celles qui avaient précédé la chute du Mur de Berlin, n'ont pas réussi à empêcher les changements prévus : l'aide sociale, limitée à 359 euros par personne, dépend désormais des Job Center. Les dépenses sont encadrées, les loyers et les charges réglés directement au propriétaire. L'instauration des 1-Euro-Job pour forcer les chômeurs à reprendre le chemin du travail a été mal vécue par les sans-emploi. Ces réformes difficiles ont coûté son poste à Schröder, mais pourtant les résultats sont probants : selon un audit du Sénat français, venu prendre exemple sur ses voisins, les caisses de retraite allemandes dégagent un excédent, bien loin des déficits abyssaux du système français. Néanmoins, la privatisation d'une certaine partie du système de santé laisse les Allemands perplexes. Au-dessus d'un certain seuil de revenus, le cotisant est obligé de s'assurer auprès d'une caisse privée d'assurance-maladie. Il est prioritaire chez le médecin, certains praticiens ayant même décidé de se spécialiser dans ces patients, plus rentables, et où les examens, nombreux et coûteux, sont remboursés rubis sur l'ongle. Le reste de la population doit, elle, payer 10 euros forfaitaires par trimestre, non remboursés, pour se rendre chez le docteur. De fait, l'égalité des citoyens devant la santé a disparu en Allemagne, et donne à beaucoup l'impression que c'est le début de la fin d'un État social qui prévalait depuis 130 ans...

1880, la révolution industrielle née avec la machine à vapeur en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, a gagné l'Allemagne. Les premiers grands groupes industriels sont déjà fondés : Krupp produit l'acier nécessaire pour fabriquer des trains, qui circulent depuis 1835 entre Fürth et Nuremberg. L'union douanière entre les États allemands de 1834 a permis à l'industrie allemande de prendre son essor. Dans l'est du pays, la Prusse avait les capitaux pour investir dans les machines et les mines de charbon, base de l'industrie naissante. L'Empire proclamé à Versailles en 1871 est le symbole de l'apogée de la puissance prussienne, dont la cheville ouvrière est le chancelier Bismarck. Il est conservateur, dévoué à son empereur, et veut plus que tout conserver la paix intérieure, garante de l'unité du nouveau pays. Mais dans les usines, la grogne monte. Les ouvriers sont peu payés, les enfants travaillent à partir de 8 ans et les idées progressistes font leur chemin. De l'autre côté de la Manche, deux Allemands, Engels et Marx, théorisent la lutte des classes et l'avènement d'une révolution ouvrière. La Révolution de 1848 en France a servi de modèle aux auteurs : Bismarck voit aussi les conséquences qu'elle eut. La monarchie a été renversée, la France divisée. Avec l'empereur Guillaume Ier, ils réfléchissent à un moyen de garder les ouvriers tranquilles, en écoutant leurs revendications sur leurs conditions de travail. En novembre 1881, à la demande de l'empereur, le chancelier présente devant le Reichstag, une chambre composée de députés élus dans les couches supérieures de la société, la première esquisse d'une loi sociale. En 1883 après des débats âpres, la première loi sur la Sécurité sociale est votée. Les ouvriers cotisent à hauteur d'un tiers, les employeurs des deux tiers. En échange, c'est une vraie révolution silencieuse qui s'installe : les ouvriers sont payés s'ils sont malades, les frais médicaux sont pris en charge, on met en place des compensations en cas d'accident et les femmes enceintes sont aidées. Le système va s'améliorer régulièrement dans les dernières années du règne. L'assurance vieillesse et le droit à la retraite à 70 ans apparaissent en 1889.

Pour l'instant, seuls les ouvriers sont concernés par les lois sur les accidents du travail. Les salariés, de plus en plus nombreux, se sentent oubliés. La Reichsversicherungsordnung (RVO) est votée en 1911, et sera, de son entrée en vigueur en 1914 jusqu'à 1992, la base du système social allemand. Pour la première fois sont introduites les pensions de réversion pour les veuves et les employés sont écoutés. L'Allemagne devient le premier pays au monde à mettre au point un système complet de prise en charge de ses citoyens. Le modèle social allemand est né. Il s'appuie sur une industrie forte et paternaliste, sur une natalité nombreuse, indispensable pour payer les retraites par répartition. Le "droit à chaque membre de la société à la Sécurité sociale", telle qu'elle est décrite par la Déclaration des droits de l'homme de 1948, est un fondement de l'Allemagne d'après-guerre. („Jeder Mensch hat als Mitglied der Gesellschaft Recht auf soziale Sicherheit; er hat Anspruch darauf, durch innerstaatliche Maßnahmen und internationale Zusammenarbeit unter Berücksichtigung der Organisation und der Hilfsmittel jedes Staates in den Genuß der für seine Würde und die freie Entwicklung seiner Persönlichkeit unentbehrlichen wirtschaftlichen, sozialen und kulturellen Rechte zu gelangen."). Jusque dans les années 90 le système ne sera pas modifié. L'Allemagne est un Sozialstaat et ses citoyens ont une conscience aiguë de leurs droits.

Pourtant, un phénomène, prévisible mais sous-estimé, va remettre en cause la teneur sociale de l'État. Le chômage massif des dernières années du XXe siècle, consécutif à la réunification du pays, va mettre à mal les caisses de Sécurité sociale. Surtout, le vieillissement de la population ouvre des perspectives angoissantes pour le gouvernement. Selon les dernières projections, l'Allemagne devrait perdre 13 millions d'habitants d'ici 2050. Il n'y aura plus assez de jeunes pour payer les retraites, et surtout le problème de la dépendance devient pressant. Depuis les lois Hartz IV, les aides sociales ont été drastiquement diminuées, et le système se privatise : la concurrence entre les caisses de sécurité est encouragée et l'État apporte une aide sous forme de crédit d'impôts à tous ceux qui se tournent vers une retraite par capitalisation. Ce n'est pas pour autant la fin de l'État providence : mais son adaptation aux contraintes du XXIe siècle est douloureuse pour un peuple qui a longtemps bénéficié du système le plus protecteur du monde.

TEXTE : CAROLINE BRUNEAU