Homosexualité au travail : les cadres allemands restent dans le secret

Homosexualité au travail en AllemagneSi dans de nombreux secteurs professionnels, l'homosexualité reste un tabou, faire son coming-out au travail peut parfois présenter de multiples avantages.

C‘est accompagné de leur mère qu'ils se rendent aux dîners d'affaires, et c'est en solitaire qu'ils assistent à la Sommerfest (fête de l'été) organisée chaque année par l'entreprise qui les emploie. Les cadres dirigeants homosexuels d'outre-Rhin se gardent bien, la plupart du temps, d'évoquer les weekends passés avec leur compagnon. „ Tout en haut de la hiérarchie, les mariages de complaisance restent d'ailleurs très fréquents", précise Bernd Schachtsiek, président de l'association professionnelle des cadres gays allemands Völklinger Kreis, réseau le plus important du genre en Allemagne. Selon des études récentes, près de la moitié des salariés homosexuels occupant un emploi cacheraient leur orientation. Même si faire leur coming-out peut leur sembler plus simple depuis que le ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle et le maire et bourgmestre de Berlin Klaus Wowereit ont révélé leur homosexualité, le sujet reste encore tabou dans le monde de l'entreprise. 

Secteur privé : une hiérarchie souvent patriarcale qui rend le coming-out difficile

Dans le monde de l'entreprise allemand, souvent structuré par une hiérarchie nette fortement masculine, le modèle traditionnel se voit davantage plébiscité qu'il ne l'est dans le milieu de la politique, explique Bernd Schachtsiek. Marié, deux enfants, voilà la famille parfaite qui, selui lui, rassure les employés du privé. Les cadres homos sont nombreux à se construire une existence artificielle pour échapper aux regards de travers et éviter la naissance d‘un quelconque sentiment d'hostilité parmi leurs collègues, mais aussi par crainte de perdre leur emploi. Dans son étude parue sous le titre Out im Office („révéler son homosexualité au bureau"), le psychologue Dominic Frohn indique que 10% des salariés gays amènent un partenaire hétérosexuel aux rassemblements organisés par l'entreprise, et plus d'un sur sept mentionne un compagnon ou une compagne imaginaire lorsqu'il évoque son week-end ou ses jours fériés.

Homosexualité : la tolérance diminue lorsque le salaire augmente

D'après Christian Weis, porte-parole du réseau des employés gays et lesbiens de la Commerzbank, ce serait au niveau du „topmanagement „ (top de la hiérarchie) que le comingout serait le plus difficile à faire. „ En tant que PDG, vous devez inspirer la confiance, une confiance qu'il faut dans un premier temps gagner, puis, par la suite, étoffer et soigner". Selon lui, de nombreux cadres supérieurs auraient autrefois mené une double vie, parfois pendant plus de 20 ans, car la société était jadis moins tolérante. „S'ils se mettent à révéler leur homosexualité maintenant, toute la montagne de mensonges qu'ils ont construite auparavant s'effondre et la confiance se perd très rapidement". D'après Dominic Frohn, au sein des entreprises du DAX (équivalent du CAC 40 à la bourse de Francfort), la tolérance diminue au fur et à mesure qu'augmente le revenu. Néanmoins, celui qui parvient à grimper au top de la hiérarchie, se hissant ainsi sur le fauteuil du directeur, peut de nouveau se permettre de révéler son homosexualité, car, fort de sa position, il se révèle beaucoup moins vulnérable.

Pouvoir partager sa vie privée avec ses collègues

La sexualité doit-elle réellement occuper une place de premier plan dans le monde du travail ? Non, ont répondu la moitié des personnes interrogées dans l'étude menée par Dominic Frohn. „Il ne s'agit pas du tout de sexualité, rectifie Bernd Schachtsiek. Ce que je fais au lit n'est pas important pour l'entreprise". Ce qui l'est en revanche bien plus, c'est la possibilité de raconter à ses collègues, et ce de la manière la plus naturelle possible, les sorties et le quotidien partagés avec son partenaire. „Savoir par exemple si je peux laisser la photo de mon compagnon sur mon bureau ou si je dois la remplacer par celle d'une pseudocompagne".

Homosexualité : le coming-out et ses conséquences

Devoir cacher sa vie privée sur son lieu de travail demande énormément d'énergie, affirme Christian Weis. Rester dans le secret s'avère d'ailleurs de moins en moins nécessaire. Bernd Schachtsiek en a fait l'expérience : „ Quand on révèle son homosexualité, les conséquences sont la plupart du temps bien moindres que ce qu'on craignait, car la société est devenue assez tolérante". Les discriminations manifestes se font plus rares. „Elles existent encore mais s'exercent maintenant dans la discrétion". Insinuations, remarques désobligeantes, chuchotements, questions incessantes sur la vie privée sont autant d'éléments destinés à mettre le collègue gay mal à l'aise qui ont été recensés par le psychologue Dominic Frohn. Dans ce contexte, le salarié concerné voit parfois sa carrière s'arrêter brutalement.

La tolérance au sein de l'entreprise : un avantage ?

„Garde bien le dos collé au mur quand tu te trouves dans la même pièce que lui" : voilà le type de remarques qui, selon Bernd Schachtsiek, sont monnaie courante dans les secteurs professionnels traditionnellement masculins, entreprises et multinationales spécialisées dans le secteur technique et industriel en tête. Il est à noter que les entreprises allemandes ayant autrefois commercé avec les États-Unis affichent plus souvent que les autres une attitude progressiste sur la question. Outre-Rhin, les banques estiment que la tolérance est même un gage de réussite économique. Publié en 2011 par un célèbre magazine gay allemand, le „baromètre de la diversité" - qui classe les 30 entreprises du DAX selon leur degré de tolérance à l'encontre des salariés homos - a octroyé la première place à la Commerzbank, la seconde au fabricant de logiciels SAP et la troisième, enfin, à la Deutsche Bank. Les trois groupes ont été félicités pour les ateliers et les réseaux qu'ils ont mis en place.

Les préjugés sont émis des deux côtés

Selon Susanne Hillens qui dirige l'association de cadres lesbiennes Wirtschaftsweiber, l'orientation sexuelle demeurerait cependant l'un des aspects les moins étudiés dans le cadre des recherches menées par les spécialistes en Diversity-Management (gestion de la diversité dans les entreprises). „Pour beaucoup de personnes, l'homosexualité reste perçue comme quelque chose de dégoûtant". Mais, nuance Susanne Hillens, les préjugés persistent dans les deux camps. „Je ne voulais pas travailler avec des hétéros", confesse la présidente de l'association, qui est parvenue par la suite à surmonter ses propres angoisses.

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