France et Allemagne face à la Chine

ParisBerlin_ChineAlors que la Chine et la France établirent des relations diplomatiques dès 1964, l'Allemagne attendit 1972 pour le faire. Un décalage qui aujourd'hui encore montre la diffi culté des deux pays européens à avoir une politique commune face au géant asiatique. Texte : Henri de Bresson


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Plus que jamais, la priorité, en ces temps de mondialisation, reste pour les gouvernements européens la capacité à se garder des rentes de situation ou à accroître les exportations.

Cela sert d'exutoire à la difficulté des 27 de s'entendre sur des ambitions communes ou d'assumer leurs responsabilités lorsque les confl its exigent des engagements courageux. La leçon des Balkans, où ils ont assisté impuissants aux massacres avant que les États-Unis ne décident d'intervenir, n'a été qu'en partie retenue. Si au sortir de la guerre froide, après la chute du Mur de Berlin, les diplomaties européennes avaient fait des droits de l'homme l'un de leurs objectifs prioritaires, elles n'ont pas longtemps, là non plus, résisté aux réalités sonnantes.

Dès le début des années 2000 déjà, le chancelier social-démocrate allemand Gerhard Schröder et le président français Jacques Chirac ont eu vite fait de passer la Tchétchénie par pertes et profi ts pour faire leur cour au nouveau tsar russe, Vladimir Poutine. Et l'immensité du marché chinois vaut toutes les messes de la terre.

La chancelière Angela Merkel, puis le président Sarkozy, ont bien vite compris ce qu'il en coûtait de tenir tête à Pékin pour recevoir le Dalaï Lama. Analysant la politique extérieure allemande au moment du changement de coalition, fin septembre 2009, le magazine Der Spiegel soulignait, en citant l'un des experts allemands de la DGAP (la société allemande pour la politique étrangère), Eberhard Sandschneider, que la protection des droits de l'homme comme maxime de politique étrangère "a vécu". Dans l'avenir, analysait-il, "les intérêts vont dominer sur les valeurs ; les Occidentaux ne peuvent pas trouver autrement un terrain d'entente avec les puissances émergentes comme la Chine".

À ce jeu, l'Allemagne dispose en ce moment des meilleures cartes pour dicter ses règles en Europe. Sa puissance industrielle et ses succès en matière d'exportations lui valent, aux quatre coins du globe, de la Chine aux pays du Golfe, de la Russie aux Amériques, un respect que sont loin d'obtenir les deux autres grandes puissances européennes, la France et la Grande-Bretagne. Même si la Chine vient de lui ravir la première place en matière d'exportations mondiales, grâce en partie à sa politique pour maintenir le niveau du yuan très bas, le commerce allemand n'a guère été affecté par la crise financière qui vient de secouer l'économie internationale. Il continue d'aller de record en record. Les économies basées sur la finance, anglo-saxonnes en tête, qui, il y a peu encore, jugeaient l'Allemande démodée, déchantent.

La France, à mi-chemin, qui plastronnait il y a dix ans devant les difficultés que rencontrait alors le modèle capitaliste rhénan, a dû ravaler sa superbe passagère devant le succès des réformes entreprises outre-Rhin. Redressée, l'industrie allemande ne pense plus qu'en terme mondial et n'a que faire des appels du pied français pour relancer de grands projets de coopération. La rupture par Siemens, en 2009, de ses accords avec Areva pour se tourner vers une alliance avec les Russes sur le nucléaire civil en a été la plus belle illustration.

La concurrence prime, avec une arrogance pas toujours contenue. Si les grands groupes français y sont aussi actifs, la force allemande réside comme par le passé par l'omniprésence de ses petites et moyennes entreprises sur les nouveaux marchés qui s'ouvrent, avec un soutien actif au niveau politique allemand. François Fillon est bien allé en décembre dernier à Pékin relancer les relations avec les autorités chinoises, mais cela ne remplace pas l'activisme des dirigeants allemands de tout poil, à l'instar de l'ancien chancelier Schröder, qui, non content de ses amitiés russes bien connues, ne rate pas une occasion pour sillonner la Chine en quête d'opportunités.

Cette omniprésence, qui suscite parfois aussi des critiques, notamment à propos de l'Iran, représente pour la diplomatie allemande un atout important pour faire entendre sa voix. Même si elle ne parvient pas à obtenir le siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, dont disposent la Grande- Bretagne et la France, même si elle n'est pas comme ces deux dernières une puissance nucléaire, l'Allemagne, on le voit dans ses relations avec Moscou et Pékin, a d'autres arguments pour peser dans le monde d'aujourd'hui. Reste à savoir pour quoi faire. Ces dernières années, la grande coalition que dirigeait Angela Merkel avec le parti social-démocrate a souvent paru poursuivre des objectifs contradictoires. Ses intérêts russes sont entrés en confl it avec sa volonté d'intensifier ses relations avec la Pologne et l'Europe centrale, son enthousiasme pour de nouveaux projets européens a paru tiédir en dépit des appels du pied du président Nicolas Sarkozy, dont on se méfie, son engagement contre le réchauffement climatique s'est heurté à de fortes résistances de son industrie. La nouvelle coalition entrée en fonction après les élections de septembre, avec cette fois les libéraux, affiche dans son programme une volonté de voir la politique extérieure et de défense de l'Union européenne se renforcer, et d'oeuvrer pour une armée européenne. Mais pour cela il faudra partager les charges et les bénéfi ces, ce qui reste manifestement difficile dans l'Europe d'aujourd'hui.

Texte : Henri de Bresson