Banques françaises et allemandes : des géants aux pieds d'argile ?

Banques françaises et allemandesSi les banques françaises et allemandes se sont bâties une réputation de sérieux et de solidité, la santé financière de certaines d'entre elles pose question. La Commission européenne s'attaque par ailleurs au modèle de banques "universelles" des grands instituts français et allemands. TEXTE : MARC MEILLASSOUX


Paris_Berlin_LogoParisBerlin (http://www.parisberlin.fr) est le seul newsmagazine qui vous informe chaque mois sur l'actualité franco-allemande dans les domaines suivants : politique, économie, mode de vie, culture, éducation, médias.


Quand on interroge les spécialistes de la finance sur l'état des banques de part et d'autre du Rhin, on reçoit généralement deux types de réponses. La première, la plus souvent relayée, prétend que les banques ont tiré les leçons de la crise et que leurs bilans sont désormais peu ou prou équilibrés. La seconde, généralement livrée en "off" ou par des experts indépendants, est plus nuancée. Les mastodontes français et allemands sont souvent cités en raison de leur taille critique. La Deutsche Bank (DB), la Commerzbank, la BNP, la Société Générale et le Crédit Agricole figurent en effet dans le top 20 des banques mondiales et la DB et BNP pèsent à elles seules presque l'équivalent du PIB français. "La Deutsche Bank et la BNP paraissent à peu près solides, suivie par la Société Générale. La Commerzbank n'est plus que le fantôme de ce qu'elle était et il y a de fortes inquiétudes concernant le Crédit Agricole" confie un analyste de City Group. Certaines Landesbank, ces institutions financières de droit public détenues par les Caisses d'Epargnes (Sparkasse) et les Länder, posent également question, même si elles ne sont pas considérées comme "systémiques" c'est à dire que leur faillite ne mettrait pas en danger l'ensemble du système bancaire. La première du pays, la Landesbank du Bade-Wurtemberg, a dû payer une lourde amende pour avoir maquillé ses comptes pendant plusieurs années." En comparaison avec d'autres pays européens, les banques allemandes sont globalement plus stables, mais le secteur n'a toujours pas été assaini et n'est pas à l'abri en cas de nouvelle crise" explique Claudia Lambert, spécialiste des marchés financiers au DIW.

Les banques allemandes se sont attachées ces dernières années à diminuer la taille de leurs bilans. L'actif (ou avoirs : les crédits distribués et les placements financiers) et le passif (ou ressources : les dépôts des clients, les capitaux propres et les emprunts) de la Deutsche Bank ont ainsi diminué de 20% entre 2012 et 2013, contre une baisse de 13% pour la Commerzbank (second plus gros bilan) et de 9% pour la banque d'Etat KfW (n°3). Les Landesbank suivent aussi la tendance. En France, la stratégie est également défensive : volumes de prêts limités, augmentation des fonds propres et diminution de la taille des bilans.

Les grandes banques françaises et allemandes sont toutefois empêtrées dans plusieurs affaires. La Deutsche Bank a été reconnue coupable de manipulation de cours de bourse, alors que la BNP a dû payer une amende faramineuse (9 milliards de dollars) pour des activités en dollars avec plusieurs pays sous embargo - la Société Générale, la DB et la Commerzbank sont également visées. Hors "éléments exceptionnels", les grandes banques françaises et allemandes dégagent toutefois des bénéfices, avec des niveaux de rendements de 1 à 6 ou 1 à 8, contre 1 à 15 avant la grande crise.

La dangereuse question des fonds propres

Si la BNP semble s'être sortie sans trop de dommages de cette affaire, la question des fonds propres - argent immédiatement mobilisable en cas d'échéance à court terme - se pose à nouveau, ainsi que pour les autres géants français et allemands. Les derniers accords de Bâle III ont rehaussé le ratio de fonds propres (argent mobilisable rapporté au total de prêts fournis et des placements financiers) à 10,5%, contre 8% avant la crise. Une partie des professionnels pointe toutefois du doigt un biais: la pondération des actifs. Certains actifs (un placement financier à risque par exemple) sortent ainsi, partiellement ou totalement du calcul de l'actif, parce que considérés comme "sans risque" par les Agences de notation. Ainsi les obligations d'Etat sont considérées comme dépourvues de risque et ne nécessitent pas de fonds propres en contrepartie. Au regard des cas des obligations grecques ou des Subprimes - également jugés sans risques en 2007-, le calcul du risque laisse songeur. Le Wall-Street Journal estime à 19% la part d'actifs "pondérés" dans le bilan de la Deutsche Bank et du Crédit Agricole et 26 % chez la Société Générale. "Si on considère les actifs pondérés (risque recalculé à la baisse, NDLR) des banques allemandes, les fonds propres ont été augmentés ces dernières années de 10 à 15% en Allemagne. Si on considère les actifs à l'état brut, le ratio tombe à 5%" remarque Claudia Lambert. Soit pour un euro de fonds propres, vingt euros de prêts accordés ou de placements financiers en tout genre. Autre sujet polémique : le Hors-bilan, ces activités bancaires filialisées qui ne sont soumis à aucune régulation. Elles concernent essentiellement les produits dérivés, ces assurances (contre une hausse du dollar par exemple) devenu petit à petit des "paris" sur l'avenir des cours. D'après Philippe Béchade, ancien trader et président du Think-Tank les Econoclastes, ils atteindraient 50 000 milliards dans des structures comme la BNP ou la Société Générale. Soit entre 20 et 25 fois les PIB français ou allemands.

Bruxelles en croisade contre les "banques universelles"

Se repose alors la question de la protection des dépôts des épargnants. Michel Barnier, le commissaire européen chargé des services financiers, a d'ailleurs été aux prises avec les lobbies bancaires francais et allemands à ce sujet. En voulant séparer les activités de détail et d'investissement - et notamment ses activites spéculatives, il a remis en cause le principe des banques dites "universelles". Ce modèle, qui intègre l'ensemble des services et activités financières sous une même structure, est le modèle de référence des grandes banques de part et d'autre du Rhin. Michel Barnier voulait s'inspirer de la "règle Volcker" votée l'an dernier aux Etats-Unis et qui prévoit la filialisation des activités à risque ainsi que l'interdiction de la spéculation pour compte propre (fonds alloués par la banque à certains traders pour générer des profits sur les marchés). Les gouvernements et patronats français et allemands s'opposent frontalement à ce projet européen et cherchent à imposer leur propre réforme sur le plan national. En France, une loi votée à l'été 2013 circoncit au strict minimum les cas de filialisations. Critiquée, elle est considérée comme une loi à minima, loin de ses objectifs initiaux et de la "règle Volcker". Depuis un an, seul 25 des cinquante décrets ont d'ailleurs été votés. La Commission européenne pourra aussi s'inspirer de l'ambitieuse réforme passée en 2012 en Angleterre, suite au rapport Vickers. "Après la crise de 2008, il aurait fallu repenser le système dans sa globalité, ce qui aurait conduit à détruire plus de la moitié des emplois du secteur et fermer des pans entiers d'activités. A défaut, la séparation des activités est un premier pas vers un système de financement de l'économie plus maîtrisé" conclut l'analyste.